Start-up et innovation en suisse romande : les nouveaux pôles d’excellence qui transforment l’économie locale

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Start-up et innovation en suisse romande : les nouveaux pôles d’excellence qui transforment l’économie locale
Start-up et innovation en suisse romande : les nouveaux pôles d’excellence qui transforment l’économie locale

La Suisse romande aime se présenter comme terre de consensus. Mais sur le terrain de l’innovation, la région joue plutôt l’offensive. De Lausanne à Genève, de Neuchâtel au Valais, les start-up se multiplient, les incubateurs se professionnalisent et les grandes entreprises traditionnelles réorganisent leurs activités autour de l’innovation. Loin d’être un simple effet de mode, ce mouvement redessine en profondeur l’économie locale.

Quels sont les nouveaux pôles d’excellence qui émergent en Suisse romande ? Comment transforment-ils le tissu économique, l’emploi, la recherche, mais aussi l’aménagement du territoire et le coût de la vie ? Et jusqu’où ce modèle reste-t-il soutenable dans une région où les loyers, les salaires et la pression foncière figurent déjà parmi les plus élevés d’Europe ?

Un écosystème d’innovation arrivé à maturité

Depuis une quinzaine d’années, la Suisse romande est passée d’un paysage dominé par quelques grands groupes industriels et financiers à un maillage serré de start-up, PME technologiques et laboratoires publics-privés. Les classements internationaux placent désormais régulièrement la Suisse parmi les pays les plus innovants du monde, et la contribution de la région lémanique y est centrale.

Cette montée en puissance repose sur un triptyque bien identifié :

  • Des hautes écoles très visibles à l’international (EPFL, Université de Genève, Université de Lausanne, HEIG-VD, HES-SO)
  • Un réseau d’incubateurs et de parcs technologiques (EPFL Innovation Park, Fongit, Microcity, Energypolis, BlueFactory, etc.)
  • Un accès facilité aux financements early stage, tant publics (fonds cantonaux, Innosuisse) que privés (business angels, family offices, fonds spécialisés)

Autrement dit, la Suisse romande n’est plus seulement un « bon endroit pour vivre » qui attire les talents. C’est aussi un territoire où ces talents trouvent désormais des structures, des partenaires industriels et des capitaux pour passer de la recherche au marché.

Lausanne–EPFL : du campus académique au moteur deeptech

Le premier pôle d’excellence est sans surprise centré autour de l’EPFL et de son parc d’innovation à Ecublens. En une vingtaine d’années, ce qui était un campus d’ingénieurs s’est transformé en véritable district technologique, avec des centaines de start-up actives en robotique, intelligence artificielle, cybersécurité, medtech ou cleantech.

La force de ce pôle réside dans la densité des interactions entre recherche fondamentale et applications industrielles. Des chaires financées par des groupes internationaux côtoient des spin-off issues de laboratoires qui, quelques années plus tôt, travaillaient encore sur des concepts purement académiques. Plusieurs succès de sortie (rachats par des groupes étrangers, introductions en bourse) ont par ailleurs crédibilisé la région auprès des investisseurs internationaux.

Un autre atout majeur : la culture collaborative. Les start-up y partagent parfois les mêmes équipements (laboratoires, infrastructures de prototypage) et les mêmes talents, ce qui accélère l’itération des projets. Cet environnement crée un effet boule de neige : chaque succès rend plus probable le suivant, renforce la visibilité de l’EPFL et attire de nouveaux profils spécialisés que l’industrie locale peine parfois à former en quantité suffisante.

Genève : fintech, santé globale et diplomatie scientifique

Genève n’a pas le même profil technologique que Lausanne, mais la ville développe ses propres domaines d’excellence, en capitalisant sur ses atouts historiques : finance, présence d’organisations internationales, expertise en santé globale et en droit international.

Autour de la Fongit et des espaces d’innovation soutenus par le canton, plusieurs start-up fintech, regtech et insurtech se sont positionnées sur les services financiers numériques, le monitoring réglementaire et la finance durable. Le lien direct avec les institutions financières genevoises et les grands gestionnaires de fortune donne à ces jeunes pousses un accès privilégié à des clients exigeants mais solvables.

Parallèlement, le domaine de la santé – au sens large – gagne en importance. La proximité avec l’Organisation mondiale de la santé, le secteur humanitaire, les ONG et les grandes fondations privées favorise l’émergence de solutions numériques de e-santé, de suivi épidémiologique, de logistique médicale ou d’évaluation d’impact. Ici, l’innovation n’est pas uniquement technologique : elle touche aussi aux modèles de gouvernance, aux méthodes de collecte de données et aux partenariats public-privé.

Ce positionnement hybride, à l’interface entre diplomatie, finance et innovation, fait de Genève un laboratoire discret mais influent des nouveaux outils de régulation, de financement et de pilotage des politiques publiques mondiales.

Neuchâtel, Jura, Berne francophone : la nouvelle microtech au-delà de l’horlogerie

Longtemps, l’innovation industrielle en Suisse romande s’est confondue avec l’horlogerie. Ce secteur reste important, mais il n’est plus l’unique horizon. À Neuchâtel, à la Chaux-de-Fonds ou au Locle, les compétences historiques en micro-mécanique, en matériaux et en métrologie s’appliquent désormais à des domaines aussi variés que les capteurs pour l’Internet des objets, la robotique de précision, l’aéronautique ou les dispositifs médicaux implantables.

Le pôle Microcity, les instituts de la HE-Arc ou encore le CSEM (Centre suisse d’électronique et de microtechnique) jouent un rôle clé dans cette reconversion progressive. Ils accompagnent les entreprises horlogères qui cherchent à diversifier leur production, tout en soutenant des start-up qui n’ont parfois aucun lien avec la montre, mais exploitent les mêmes savoir-faire techniques.

Le résultat, c’est un tissu industriel plus résilient, moins dépendant des cycles de la demande de luxe mondiale. C’est également une main-d’œuvre très spécialisée, capable de passer d’un secteur à l’autre tout en conservant une forte valeur ajoutée. Pour les jeunes ingénieurs, cette région n’est plus uniquement celle des manufactures, mais aussi celle des laboratoires de pointe, des PME de haute précision et des projets collaboratifs avec les grandes écoles.

Valais : énergie, environnement et haute montagne comme terrains d’innovation

Le Valais, longtemps perçu comme un canton surtout agricole et touristique, devient progressivement un pôle d’innovation autour de l’énergie, de l’environnement et de la gestion des risques naturels. Autour de Sion, le campus Energypolis – qui associe l’EPFL, la HES-SO Valais-Wallis et le canton – accueille des projets dans les domaines de l’hydrogène, des réseaux énergétiques intelligents, du stockage et de l’efficacité énergétique.

La topographie particulière du canton, avec ses barrages, ses vallées encaissées et ses risques d’avalanches ou de glissements de terrain, se transforme ici en laboratoire grandeur nature. Des start-up testent des solutions de monitoring en temps réel, de modélisation climatique locale, de prévision hydrologique ou de maintenance prédictive des infrastructures.

Ce pôle d’innovation n’est pas déconnecté du reste du territoire : il associe souvent les communes, les exploitants de barrages, les offices fédéraux et des partenaires industriels nationaux. Il contribue ainsi à repositionner le Valais, non plus seulement comme fournisseur d’électricité et destination de ski, mais comme acteur central de la transition énergétique helvétique.

Fribourg et Vaud rural : agroalimentaire, foodtech et économie circulaire

Moins spectaculaires que les deeptech de Lausanne ou les fintech genevoises, les innovations qui émergent autour de Fribourg, d’Yverdon ou de la Broye n’en sont pas moins structurantes. Le secteur agroalimentaire, historiquement fort dans ces régions, se modernise rapidement.

Entre les écoles d’ingénieurs, les centres de recherche appliquée et les grandes entreprises du secteur (laiterie, nutrition, emballage), un écosystème se met en place autour de plusieurs thèmes :

  • valorisation des sous-produits agricoles ;
  • emballages durables et recyclables ;
  • traçabilité numérique des chaînes de production ;
  • alternatives protéiques et nutrition de précision.

Des start-up développent par exemple des bioplastiques à partir de résidus agricoles, des capteurs pour optimiser l’irrigation ou des plateformes numériques pour sécuriser la chaîne du froid. Ce type d’innovation, moins visible médiatiquement que l’intelligence artificielle, a pourtant un impact direct sur la compétitivité des exploitations agricoles, des PME de transformation et, à terme, sur les prix et la qualité des produits dans les supermarchés.

Un impact tangible sur l’économie locale

L’essor de ces pôles d’excellence se traduit concrètement dans les chiffres de l’emploi et dans la structure du tissu économique. Dans plusieurs cantons romands, les start-up et spin-off représentent désormais une part significative des créations nettes d’emplois qualifiés. Elles attirent des profils internationaux qui, sans ces opportunités, se seraient probablement installés à Zurich, Berlin ou San Francisco.

Cette dynamique profite aussi au secteur tertiaire local : cabinets d’avocats spécialisés en propriété intellectuelle, fiduciaires, agences de communication, sociétés de conseil en réglementation ou en financement de l’innovation. On assiste à l’émergence d’une économie de services autour des start-up, avec ses propres compétences et ses propres trajectoires de carrière.

Mais cette transformation n’est pas sans tensions. L’arrivée de nombreux salariés à hauts revenus contribue à la pression sur le marché immobilier, notamment dans les zones proches des grands campus. Les collectivités doivent investir dans les transports, les logements, les crèches, parfois plus vite qu’elles ne l’avaient anticipé. La question de la répartition géographique des activités innovantes – et des rentes qui y sont associées – devient un sujet politique à part entière.

Financement : entre abondance de capitaux privés et dépendance aux soutiens publics

Sur le papier, la Suisse romande dispose d’un environnement financier favorable à l’innovation : fiscalité relativement compétitive, présence de nombreux investisseurs privés fortunés, infrastructures bancaires sophistiquées. Dans la pratique, le tableau est plus nuancé.

Pour les phases très précoces (amorçage, pré-produit), les soutiens publics et para-publics restent déterminants : bourses cantonales, instruments d’Innosuisse, concours d’innovation, subventions européennes lorsque les projets s’y prêtent. Ces mécanismes offrent un premier filet de sécurité, mais ils peuvent aussi introduire une forme de dépendance si les entreprises peinent ensuite à convaincre des investisseurs privés.

Au stade suivant, celui de la croissance, la situation varie selon les secteurs. Les start-up medtech ou biotech parviennent souvent à attirer des capitaux internationaux, grâce à la qualité de la recherche académique et à la réputation de la Suisse en matière de santé. En revanche, les jeunes pousses actives dans des domaines moins visibles médiatiquement – services B2B, industrie 4.0, foodtech – se heurtent plus fréquemment à un « gap » de financement entre les premiers tours locaux et les tours plus importants, souvent structurés à l’étranger.

Cette tension pose une question stratégique : la Suisse romande veut-elle principalement être un « incubateur de talents et de technologies » que d’autres financeront et industrialiseront ailleurs, ou bien une région capable de porter elle-même la croissance de ses start-up jusqu’à une taille significative ? Les réponses divergent selon les acteurs, mais l’enjeu devient difficile à ignorer.

Innovation et formation : la compétition pour les talents

Autre défi, très concret : trouver les profils nécessaires pour alimenter cette machine à innover. Les hautes écoles romandes forment chaque année des milliers d’ingénieurs, d’informaticiens, d’économistes, de designers. Pourtant, de nombreuses start-up – et même des groupes établis – peinent à recruter.

Plusieurs facteurs se combinent :

  • une concurrence forte avec Zurich, Bâle et Zoug, mais aussi avec les grandes métropoles européennes ;
  • un coût de la vie élevé, qui rend la région moins attractive pour certains profils intermédiaires ;
  • des procédures de permis parfois lourdes pour les talents extra-européens.

Les réponses, elles aussi, sont multiples : renforcement des cursus interdisciplinaires pour mieux coller aux besoins du marché, programmes de doctorat cofinancés par des entreprises, rapprochement entre hautes écoles spécialisées et universités, développement de formations continues pour permettre aux professionnels en place de se reconvertir vers les métiers de la donnée, de la cybersécurité ou de la durabilité.

Au-delà de la quantité de diplômés, se pose aussi la question des compétences « non techniques » : capacité à gérer un projet, à convaincre des investisseurs, à évoluer dans des environnements multiculturels. Les incubateurs jouent ici un rôle pédagogique croissant, en complétant ce qui n’est pas toujours au cœur des cursus académiques.

Une innovation sous surveillance : durabilité, régulation et acceptation sociale

En Suisse, l’innovation ne peut plus se penser en dehors des questions de durabilité et d’acceptation sociale. Les débats sur la protection des données, la reconnaissance faciale, la gestion de l’énergie ou l’impact environnemental du numérique traversent désormais les projets dès leur conception.

Les autorités fédérales et cantonales expérimentent des cadres réglementaires spécifiques, parfois sous forme de « sandboxes » où certaines règles sont temporairement assouplies pour tester de nouvelles technologies – en fintech ou en mobilité par exemple. Cette approche permet d’innover sans renoncer aux standards élevés de protection des consommateurs et de respect de la sphère privée, mais elle demande un dialogue permanent entre régulateurs, entreprises et société civile.

Pour les start-up, cette exigence représente à la fois une contrainte supplémentaire et un avantage concurrentiel : un produit ou un service validé dans un environnement réglementaire exigeant comme celui de la Suisse romande peut plus facilement convaincre des clients dans d’autres pays soucieux de ces mêmes enjeux.

Quels scénarios pour les dix prochaines années ?

La trajectoire actuelle laisse penser que les pôles d’excellence de Suisse romande vont continuer à se spécialiser et à se densifier. L’EPFL devrait renforcer encore son rôle dans la deeptech, Genève approfondir son positionnement à l’interface entre finance, santé globale et gouvernance, Neuchâtel consolider son statut de hub microtechnique et le Valais de laboratoire de la transition énergétique.

Mais plusieurs questions restent ouvertes à moyen et long terme :

  • Répartition territoriale : la croissance restera-t-elle concentrée autour de quelques campus, ou verra-t-on émerger de nouveaux micro-pôles dans des villes moyennes aujourd’hui moins visibles ?
  • Dépendance aux acteurs étrangers : la région saura-t-elle conserver la propriété intellectuelle et la maîtrise stratégique de ses innovations, ou deviendra-t-elle un simple pourvoyeur de technologies pour les grandes plateformes internationales ?
  • Soutenabilité sociale et environnementale : comment concilier accélération technologique, attractivité économique et qualité de vie, dans un contexte de pression sur les ressources et de transition climatique ?

À terme, la véritable mesure du succès ne se limitera sans doute pas au nombre de levées de fonds ou de licornes créées en Suisse romande. Elle tiendra plutôt à la capacité de ces pôles d’excellence à irriguer l’ensemble du tissu économique – des PME industrielles aux agriculteurs, des hôpitaux aux administrations – et à apporter des réponses concrètes à des enjeux globaux : santé, énergie, alimentation, mobilité, cohésion sociale.

C’est à cette condition que l’« écosystème d’innovation » romand cessera d’être un slogan pour devenir, durablement, l’une des colonnes vertébrales de l’économie et de la société régionales.