La neutralité suisse est souvent résumée à une formule simple : ne pas participer aux guerres des autres. Mais à l’ère des sanctions financières, des cyberattaques et des blocs géopolitiques qui se recomposent, cette définition minimaliste ne suffit plus. Jusqu’où la Suisse peut-elle coopérer avec l’Occident sans être perçue comme un pays aligné ? Et qu’est-ce qu’une neutralité crédible quand la frontière entre paix et guerre devient floue ?
Un principe ancien, mais une pratique qui a toujours évolué
Contrairement à une idée reçue, la neutralité suisse n’est ni immuable ni purement « morale ». Elle est d’abord un statut juridique et politique, reconnu officiellement lors du Congrès de Vienne en 1815. L’engagement : ne pas participer à des conflits armés entre États et ne pas fournir de troupes, en échange de la garantie de l’intégrité territoriale de la Suisse.
Au XXe siècle, cette neutralité s’est traduite de manière différente selon les périodes :
- Durant la Première et la Seconde Guerre mondiale, par une neutralité dite « intégrale », centrée sur la défense du territoire et la non-participation militaire.
- Pendant la guerre froide, par une neutralité « active » : la Suisse reste en dehors des blocs militaires, mais s’implique dans la diplomatie, l’accueil de négociations et la coopération internationale.
- À partir des années 1990, par une neutralité compatible avec une participation à des sanctions onusiennes, à des missions de paix ou à des partenariats avec l’OTAN (Partenariat pour la paix).
« La neutralité suisse est moins un dogme qu’un outil de politique étrangère qui se réinterprète à chaque grande crise », résume l’historien Sacha Zala. L’enjeu actuel est précisément cette nouvelle réinterprétation, face à un monde qui ressemble de plus en plus à une « re-guerre froide », mais sans les règles claires de la précédente.
De la fin de la guerre froide à l’ère des blocs 2.0
Après 1989, beaucoup à Berne ont cru à une sorte de “dividende de la paix”. La neutralité semblait moins cruciale dans un monde unipolaire dominé par les États-Unis et marqué par l’essor de la mondialisation. La Suisse rejoint l’ONU en 2002, coopère davantage avec l’UE, renforce sa participation aux missions de maintien de la paix.
Ce moment d’ouverture s’accompagne toutefois d’un glissement discret : la neutralité devient moins militaire et plus économique et diplomatique. La Suisse adopte des sanctions décidées par l’ONU et, progressivement, s’aligne aussi souvent sur les sanctions de l’Union européenne. Ce choix n’est pas neutre, politiquement parlant : il rapproche la Suisse du camp occidental sans le dire ouvertement.
Le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances – États-Unis, Chine, Russie – remet cette évolution au centre du débat. Peut-on continuer à s’aligner de facto sur les décisions de Bruxelles et Washington, tout en affirmant une neutralité « intemporelle » sur le plan militaire ? La guerre en Ukraine a rendu cette tension impossible à ignorer.
Ukraine : la neutralité sous projecteurs
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a été un test grandeur nature. Moins d’une semaine après le début de la guerre, le Conseil fédéral annonce que la Suisse reprend intégralement les sanctions économiques de l’Union européenne contre Moscou : gel d’avoirs, restrictions financières, interdiction d’exporter certains biens, etc.
Sur le plan du droit international, la Suisse rappelle qu’un État neutre a le droit d’adopter des sanctions non militaires, surtout lorsqu’il s’agit de répondre à une violation grave du droit international comme une agression armée. Sur le plan politique, la perception est tout autre : Moscou inscrit la Suisse sur sa liste des « pays hostiles ». Le rôle potentiel de médiateur entre Kiev et Moscou en sort affaibli – même si les possibilités de médiation étaient de toute façon très limitées.
Ce cas illustre un dilemme désormais structurel :
- Ne pas sanctionner au nom d’une neutralité stricte serait interprété comme une forme de complaisance, voire de soutien implicite à l’agresseur.
- Sanctionner fortement, en suivant l’UE, renforce l’image d’une Suisse ancrée dans le camp occidental, au risque de perdre sa capacité de « bon offices » vis-à-vis de certaines puissances.
Le politologue Pascal Sciarini parle d’une « neutralité à géométrie variable », de plus en plus contrainte par les interdépendances économiques et financières. La place financière suisse, sa dépendance aux marchés européens et américains, mais aussi sa participation aux régimes de sanctions internationales pèsent beaucoup plus qu’il y a trente ans.
Armes, réexportation et « neutralité matérielle »
Un autre front de débat s’est ouvert avec la question des exportations d’armes. La Suisse produit et exporte du matériel de défense, mais impose à ses partenaires contractuels une interdiction de réexporter ces armes vers des pays en guerre sans accord explicite de Berne.
Depuis 2022, plusieurs États – notamment l’Allemagne, le Danemark et l’Espagne – ont demandé à pouvoir réexporter vers l’Ukraine des munitions ou équipements d’origine suisse. Réponse de Berne : refus, au nom de la neutralité. Résultat : tensions avec des partenaires proches, critiques sur une neutralité considérée comme « à la carte ».
Pour les partisans de la ligne actuelle, la cohérence est simple : un État neutre ne doit pas participer, même indirectement, à l’alimentation d’un conflit. Pour leurs opposants, cette position nuit à la crédibilité de la Suisse, qui accepte de sanctionner financièrement la Russie, mais empêche ses voisins de soutenir pleinement l’Ukraine sur le plan militaire.
Le débat ne porte donc plus seulement sur une neutralité politique, mais sur une forme de « neutralité matérielle » : que signifie être neutre quand les chaînes d’approvisionnement militaires sont mondialisées et que les mêmes composants peuvent servir à des usages civils ou militaires ?
La neutralité à l’heure des sanctions et de la finance globalisée
La montée en puissance des sanctions économiques et financières comme instruments de politique étrangère transforme la neutralité en profondeur. Autrefois, un pays pouvait plus aisément rester en retrait d’un conflit en fermant ses frontières et en se tenant à distance des belligérants. Dans une économie globalisée, cette option est largement théorique.
Sur la place financière suisse, cela signifie gérer une tension permanente :
- Respecter les sanctions internationales et les régimes de lutte contre le blanchiment, sous peine d’isolement et de réputation entachée.
- Préserver une image d’impartialité, en évitant de devenir l’instrument d’une stratégie de « guerre financière » d’un bloc contre un autre.
Le gel de dizaines de milliards d’avoirs russes en Suisse, ou les pressions récurrentes des États-Unis sur certains clients et établissements, montrent que la neutralité financière est largement illusoire. La Suisse peut difficilement s’abstraire de la hiérarchie des puissances : son système bancaire dépend des infrastructures du dollar et de l’euro, de l’accès aux marchés, des notations et des régulateurs étrangers.
Dans ce contexte, la neutralité devient moins une position de retrait qu’un exercice d’équilibre permanent entre différentes contraintes – un ajustement au cas par cas, sous le regard attentif de Washington, Bruxelles, Pékin, Moscou… et de l’opinion publique suisse.
Neutralité, bons offices et crédibilité diplomatique
La Suisse a longtemps fait de la neutralité le socle de son rôle international de « pays-hôte » et de médiateur : Genève, capitale diplomatique; représentation d’intérêts pour des États qui n’entretiennent pas de relations officielles; facilitation de pourparlers entre antagonistes. De la guerre de Corée aux discussions sur le nucléaire iranien, ce rôle a forgé une image particulière : celle d’un petit État fiable, discret, relativement indépendant des grands blocs.
Est-ce encore le cas dans un monde où la polarisation s’accélère ? Les signaux sont mixtes.
- Côté atouts, la Suisse continue d’accueillir de nombreuses organisations internationales, de jouer un rôle important dans l’aide humanitaire, le droit international humanitaire et la gouvernance globale (santé, commerce, climat, numérique).
- Côté limites, certains conflits contemporains – Syrie, Ukraine, tensions sino-américaines – laissent peu de place à des médiations classiques. Les grandes puissances préfèrent souvent des formats où elles gardent un contrôle plus direct.
La neutralité, à elle seule, ne suffit plus à garantir un rôle central dans la résolution de crises. Ce qui compte de plus en plus, ce sont les capacités concrètes : expertise technique, crédibilité juridique, réseaux diplomatiques, capacité à faire dialoguer États, entreprises, ONG et acteurs technologiques sur des sujets transversaux comme le climat ou la cybersécurité.
Autrement dit, la neutralité reste un atout, mais elle doit être complétée par une politique étrangère proactive, structurée autour de niches où la Suisse dispose d’un avantage comparatif réel.
Une société divisée sur l’avenir de la neutralité
Sur le plan intérieur, la neutralité est longtemps restée un quasi-consensus, presque au même niveau symbolique que le fédéralisme ou la démocratie directe. Les enquêtes récentes montrent cependant des lignes de fracture plus nettes.
Selon plusieurs sondages publiés depuis 2022, une large majorité de la population reste attachée à la neutralité, mais cette majorité se divise sur la manière de l’interpréter. On observe notamment :
- Une ouverture accrue chez les jeunes et dans les centres urbains à l’idée d’une coopération militaire plus étroite avec l’UE ou même, pour une minorité, à un débat sur une adhésion à l’OTAN.
- Une défense plus stricte de la neutralité « classique » dans les régions rurales, au sein de l’électorat des partis conservateurs et chez les générations plus âgées.
Le Parlement suisse lui-même reflète ces clivages : débats sur les exportations d’armes, sur l’augmentation du budget de la défense, sur le degré de rapprochement avec l’OTAN, sur la doctrine de neutralité à inscrire – ou non – dans la loi. À chaque crise internationale, ces divergences ressurgissent, parfois de manière abrupte.
La question de fond est simple, même si la réponse ne l’est pas : la neutralité est-elle un objectif en soi, ou un moyen parmi d’autres de garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance du pays ? Selon la réponse, la marge de manœuvre face aux conflits futurs n’est pas la même.
Entre Washington, Bruxelles, Pékin et les autres : quelle marge d’autonomie ?
La reconstitution de blocs géopolitiques ne se résume pas à un duel États-Unis–Chine. Elle implique aussi la relation particulière de la Suisse avec l’Union européenne, principal partenaire économique, mais aussi acteur politique et réglementaire majeur.
Dans cette configuration, la Suisse tente de suivre une ligne de crête :
- Rester alignée sur les sanctions et standards occidentaux lorsqu’il s’agit de droit international ou de sécurité collective.
- Maintenir des canaux ouverts avec la Chine, l’Inde, les pays du Golfe ou d’autres puissances émergentes, tant pour des raisons économiques que pour garder un profil de médiateur potentiel.
Mais là encore, la neutralité ne protège pas de tout. Les tensions technologiques et commerciales entre les États-Unis et la Chine, par exemple, obligent la Suisse à faire des choix sur la 5G, les investissements stratégiques, la recherche scientifique. Dans ces domaines, l’option « ni Washington ni Pékin » est rarement réaliste.
L’autonomie réelle de la Suisse est donc relative : forte sur certains aspects (décisions politiques internes, fiscalité, politique de recherche), limitée sur d’autres (technologies critiques, flux financiers, sécurité numérique). La neutralité reste un principe organisateur, mais l’architecture globale est de plus en plus façonnée par d’autres puissances.
Vers une « neutralité 4.0 » ? Quelques scénarios
Au-delà des conflits actuels, la question est de savoir à quoi pourrait ressembler la neutralité suisse dans dix ou vingt ans, si la fragmentation géopolitique se poursuit. Plusieurs trajectoires sont envisageables.
- Neutralité consolidée, mais mieux définie : la Suisse clarifie par la loi et la doctrine officielle ce qu’elle entend par neutralité à l’ère des sanctions, du cyberespace et des alliances flexibles. L’objectif : renforcer la prévisibilité et éviter les improvisations politiques à chaque crise.
- Neutralité plus « occidentale » : sans rejoindre des alliances formelles, la Suisse se rapproche davantage des positions euro-atlantiques, assume pleinement son alignement sur les sanctions et renforce sa coopération avec l’OTAN en matière de défense territoriale et cyber. La neutralité reste une spécificité, mais plus culturelle que stratégique.
- Neutralité repositionnée sur le multilatéralisme : la Suisse mise sur son rôle d’hôte et de facilitateur dans toutes les questions globales – climat, santé, numérique, espace – où les blocs ont besoin de plateformes neutres pour dialoguer. Dans ce scénario, Genève devient autant un laboratoire de gouvernance qu’un symbole de neutralité classique.
Dans tous les cas, la notion de neutralité militaire purement territoriale – défendre les frontières, ne pas envoyer de troupes – paraît insuffisante face aux réalités d’un monde où les lignes de front sont aussi financières, numériques, informationnelles. Le débat ne porte plus seulement sur « faut-il rester neutre ? », mais sur « neutre de quelle manière, dans quels domaines, et avec quelles limites ? ».
La capacité de la Suisse à adapter sa neutralité, sans la vider de son sens ni la transformer en simple rhétorique, conditionnera une partie de son influence internationale. Dans un paysage fragmenté, où les puissances moyennes cherchent des espaces de manœuvre, la réponse helvétique sera observée de près. Elle servira d’indicateur, au-delà de ses Alpes, de ce que peut encore signifier la neutralité au XXIe siècle.