Les pFAS en Suisse : comprendre ces polluants éternels et leurs risques pour la santé et l’environnement

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Les pFAS en Suisse : comprendre ces polluants éternels et leurs risques pour la santé et l’environnement
Les pFAS en Suisse : comprendre ces polluants éternels et leurs risques pour la santé et l’environnement

Ils sont partout, persistent pendant des décennies et s’accumulent dans nos corps comme dans les écosystèmes : les PFAS, surnommés « polluants éternels », sont en train de devenir un sujet politique et sanitaire majeur en Europe. La Suisse n’y échappe pas. Entre sites contaminés près d’aérodromes, inquiétudes autour de l’eau potable et débats réglementaires, une question s’impose : à quel point sommes-nous exposés, et que fait-on réellement pour limiter les risques ?

Que sont exactement les PFAS ?

Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) forment une grande famille de plusieurs milliers de composés chimiques synthétiques. Leur point commun ? Une chaîne de carbone liée au fluor, extrêmement stable sur le plan chimique. C’est cette stabilité qui les rend si utiles… et si problématiques.

Depuis les années 1950, les PFAS sont utilisés pour leurs propriétés :

  • antiadhésives (poêles, revêtements techniques),
  • imperméabilisantes (textiles, tapis, emballages),
  • résistantes aux graisses (emballages alimentaires, fast-food),
  • résistantes à la chaleur et aux produits chimiques (mousses anti-incendie, process industriels).

Ces molécules ne se dégradent pratiquement pas dans l’environnement. On les qualifie de « persistantes ». Certaines sont également « bioaccumulables » (elles s’accumulent dans les organismes vivants) et « toxiques ». Ce trio – persistance, bioaccumulation, toxicité – est précisément ce qui alerte les scientifiques et les autorités sanitaires.

Au sein de cette famille, deux substances emblématiques ont été particulièrement étudiées : le PFOA et le PFOS. Leur usage est aujourd’hui restreint ou interdit dans de nombreux pays, mais elles restent détectables dans l’environnement et dans le sang de la population, y compris en Suisse.

Où retrouve-t-on les PFAS en Suisse ?

La Suisse ne fabrique pas de PFAS à grande échelle, mais elle les utilise – et les a utilisés pendant des décennies. La contamination se manifeste aujourd’hui dans plusieurs compartiments de l’environnement.

1. Les sites liés aux mousses anti-incendie

Les aérodromes, aéroports, sites industriels et anciennes places d’exercices des pompiers sont des points chauds typiques. Les mousses anti-incendie contenant des PFAS ont été largement utilisées lors d’exercices et d’interventions réelles.

Résultat : on retrouve des concentrations élevées de PFAS dans les sols et les eaux souterraines à proximité de ces sites. Dans certains cas, des captages d’eau potable ont dû être surveillés de près, voire fermés, après la mise en évidence de contaminations supérieures aux valeurs indicatives ou de précaution fixées par les autorités cantonales.

2. L’eau potable

En Europe, l’eau potable est devenue le principal vecteur d’exposition étudié pour les PFAS. En Suisse, des campagnes de mesure menées par les services cantonaux et l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) ont montré que :

  • la majorité des échantillons présentent des concentrations faibles ou non détectables,
  • mais certains captages, en particulier à proximité de zones industrielles ou d’infrastructures aéroportuaires, montrent des niveaux plus élevés qui nécessitent des mesures ou une surveillance renforcée.

La bonne nouvelle : l’eau du robinet suisse reste généralement de bonne qualité. La moins bonne : là où des contaminations existent, elles sont difficiles et coûteuses à éliminer complètement.

3. Les emballages alimentaires et objets du quotidien

Les PFAS sont – ou ont été – utilisés dans :

  • certains emballages de fast-food et papiers résistants aux graisses,
  • certains textiles « déperlants » (vêtements de sport, vêtements de pluie, moquettes),
  • certains revêtements antiadhésifs de matériel de cuisine,
  • certains produits cosmétiques et de soin.

Les contrôles menés en Suisse et dans l’Union européenne montrent que l’exposition via l’alimentation et les matériaux au contact des aliments est réelle, mais très variable selon les produits et les habitudes de consommation.

4. Les sols et les écosystèmes aquatiques

Les PFAS migrent des sites sources vers les nappes phréatiques, les rivières et les lacs. Des traces ont été mises en évidence dans des sédiments, des poissons et d’autres organismes aquatiques. La Suisse, pays d’eaux, est particulièrement attentive à cet aspect, car la contamination diffuse des milieux aquatiques est difficile à inverser.

Quels risques pour la santé ?

Les PFAS ne provoquent pas d’effet aigu spectaculaire à faible dose. Le problème, c’est l’exposition chronique, à faible dose, mais sur des années, voire toute une vie. Les études se sont multipliées depuis une vingtaine d’années, en particulier aux États-Unis et en Europe.

Les agences sanitaires internationales, comme l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) ou l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), associent l’exposition à certains PFAS à plusieurs effets possibles :

  • une diminution de la réponse immunitaire, notamment à la vaccination,
  • une augmentation du taux de cholestérol sanguin,
  • des effets sur le foie et la fonction hépatique,
  • des effets possibles sur la fertilité et le développement du fœtus,
  • une augmentation du risque de certains cancers (rein, testicule) pour des expositions élevées et prolongées.

Il faut rappeler deux choses importantes :

  • les effets dépendent du type de PFAS, de la dose et de la durée d’exposition,
  • la science avance, mais de nombreuses incertitudes subsistent, en particulier pour les milliers de PFAS moins étudiés.

En 2020, l’EFSA a fixé une dose hebdomadaire tolérable extrêmement basse pour la somme de quatre PFAS bien connus, reflétant une approche de plus en plus prudente. La Suisse prend en compte ces évaluations européennes dans ses propres réflexions réglementaires.

Un impact environnemental durable : pourquoi parle-t-on de « polluants éternels » ?

Le qualificatif de « polluants éternels » n’est pas qu’une formule choc. Il traduit une réalité chimique : les liaisons carbone-fluor sont parmi les plus solides de la chimie organique. Dans des conditions environnementales normales, elles se cassent très lentement.

Conséquences :

  • les PFAS peuvent voyager sur de longues distances, via l’air et l’eau,
  • ils peuvent s’accumuler dans les chaînes alimentaires,
  • une fois dans une nappe phréatique, ils peuvent y rester des décennies.

Éliminer les PFAS d’une eau contaminée nécessite souvent des procédés coûteux (charbon actif, osmose inverse, résines échangeuses d’ions). Les sols fortement contaminés peuvent nécessiter une excavation et un traitement spécialisé. Dans certains cas, le coût dépasse facilement la dizaine de millions de francs pour un site complexe.

Autrement dit, chaque kilo de PFAS émis aujourd’hui est un héritage pour les générations futures. C’est précisément pour cette raison que de nombreux scientifiques plaident pour une approche globale : limiter l’ensemble de la famille, et pas seulement quelques molécules emblématiques.

Où en est la Suisse en matière de données ?

La Suisse a longtemps fonctionné avec une approche ciblée : surveiller en priorité les sites à risque élevé (aérodromes, industries utilisant des PFAS, anciennes places de tir ou de formation des pompiers), puis étendre progressivement les connaissances.

Ces dernières années, plusieurs tendances se dessinent :

  • des cantons ont réalisé des campagnes de mesure dans l’eau potable, les eaux souterraines et les sols, souvent en lien avec des investigations sur des sites précis,
  • des valeurs indicatives ou de précaution pour certains PFAS dans l’eau potable ont été proposées, en se basant sur les évaluations européennes et sur le principe de minimisation des risques,
  • des études exploratoires ont identifié des PFAS dans différents compartiments environnementaux, parfois à des niveaux nécessitant une investigation complémentaire.

Le tableau est nuancé : la Suisse ne se trouve pas face à une catastrophe généralisée, mais à une contamination diffuse, avec quelques points chauds, qui exige une stratégie coordonnée plutôt qu’une gestion au cas par cas.

Un enjeu majeur reste la transparence des données. Plusieurs ONG et médias suisses demandent des cartes plus détaillées des sites contaminés et des résultats de mesure. Les autorités, de leur côté, doivent trouver un équilibre entre transparence, gestion des inquiétudes du public et protection des procédures en cours.

Cadre réglementaire : comment la Suisse se positionne-t-elle par rapport à l’UE ?

L’Union européenne fait actuellement figure de moteur sur le dossier PFAS. Plusieurs évolutions importantes sont en cours :

  • la directive européenne sur l’eau potable fixe désormais des valeurs limites pour un ensemble de PFAS,
  • une restriction large de l’utilisation des PFAS est en préparation dans le cadre du règlement REACH, avec l’objectif de limiter la plupart des usages non essentiels,
  • des interdictions ciblées existent déjà pour certaines applications (mousses anti-incendie, certains emballages alimentaires, etc.).

La Suisse, bien qu’extérieur à l’UE, harmonise souvent ses standards avec ceux du marché européen, ne serait-ce que pour des raisons commerciales et de protection équivalente de la population. Plusieurs axes se dessinent :

  • révision progressive des valeurs maximales admissibles dans l’eau potable, en tenant compte des recommandations européennes,
  • restrictions sur certaines utilisations spécifiques (par exemple les mousses anti-incendie contenant du PFOS ou du PFOA),
  • participation aux discussions internationales sur une approche « par groupe » des PFAS, afin d’éviter le jeu du chat et de la souris entre molécules interdites et substituts proches.

Reste la question politique : jusqu’où aller dans les restrictions, et à quel rythme ? Les milieux industriels plaident pour une approche différenciée, mettant en avant certains usages qu’ils jugent « essentiels » (applications médicales, certains procédés de haute technologie). Les ONG et une partie du monde scientifique poussent, eux, pour une réduction forte et rapide, estimant que les coûts sanitaires et environnementaux à long terme dépasseront largement les bénéfices économiques à court terme.

Que peut faire le citoyen… sans sombrer dans l’obsession ?

Face à un contaminant ubiquitaire et invisible, la tentation est grande de se sentir impuissant. Pourtant, plusieurs leviers existent, individuellement et collectivement.

Adapter certains choix de consommation

  • Privilégier, quand c’est possible, des poêles et ustensiles de cuisine sans revêtement fluoré, ou au minimum les utiliser sans les surchauffer ni les abîmer.
  • Limiter les textiles « high-tech » traités pour être très déperlants lorsqu’ils ne sont pas nécessaires, ou privilégier des gammes explicitement sans PFAS.
  • Réduire la dépendance aux emballages jetables gras (fast-food, snacks) au profit de préparations maison ou de restaurants utilisant des alternatives.
  • Se tenir informé des recommandations officielles en cas de problème localisé de qualité de l’eau potable.

L’idée n’est pas de transformer chaque passage au supermarché en enquête scientifique, mais de réduire, par des choix simples, les principales sources évitables d’exposition.

Interroger les autorités locales

Au niveau communal et cantonal, la pression citoyenne joue un rôle. Demander :

  • si l’eau potable de la commune est régulièrement testée pour les PFAS,
  • si des sites à risque (anciennes places d’exercice des pompiers, aérodromes, zones industrielles) ont été investigués,
  • quelles mesures sont prévues en cas de dépassement des critères de qualité.

Ces questions, posées dans un cadre calme et factuel, contribuent à faire du sujet PFAS un enjeu de politique publique assumé, plutôt qu’un dossier technique géré en coulisses.

PFAS et modèles économiques : l’enjeu dépasse la chimie

Derrière le débat sur les PFAS se cache un débat plus large sur notre rapport au risque et au progrès technologique. Pendant des décennies, des substances très persistantes ont été largement utilisées avant que leurs effets à long terme ne soient pleinement compris. Les PFAS rappellent d’autres épisodes, du plomb à l’amiante, même si les mécanismes et les niveaux de risque sont différents.

La particularité des PFAS est leur caractère systémique :

  • ils sont intégrés à des chaînes de valeur globales,
  • ils se retrouvent dans une multitude de produits,
  • leurs coûts sanitaires et environnementaux ne sont pas intégrés dans leur prix de marché.

Pour la Suisse, pays à haute valeur ajoutée industrielle et technologique, la question est stratégique : comment maintenir une compétitivité et une capacité d’innovation, tout en adoptant un principe de précaution renforcé sur les substances très persistantes ?

Plusieurs pistes sont déjà discutées :

  • accélérer la recherche sur des alternatives sûres aux PFAS, en particulier pour les usages non essentiels,
  • intégrer davantage les coûts de dépollution et de surveillance dans les décisions d’autorisation de mise sur le marché,
  • renforcer les exigences de transparence sur la composition chimique des produits (notamment pour les importations),
  • participer activement aux initiatives internationales pour limiter la production globale de PFAS les plus problématiques.

Et maintenant ? Les questions clés pour les prochaines années

Le dossier PFAS en Suisse est loin d’être clos. Il avance sur plusieurs fronts, mais reste marqué par des incertitudes scientifiques, des intérêts économiques divergents et des attentes croissantes de la population.

Quelques questions structureront probablement le débat à moyen et long terme :

  • La Suisse choisira-t-elle une approche globale de restriction des PFAS comme groupe, ou continuera-t-elle à réguler molécule par molécule ?
  • Les standards de qualité pour l’eau potable et les milieux aquatiques seront-ils alignés, voire plus stricts, que ceux de l’Union européenne ?
  • Qui paiera les coûts de dépollution des sites historiques : les collectivités publiques, les exploitants, ou un mélange des deux ?
  • Comment intégrer l’enjeu PFAS dans les politiques plus larges de transition écologique et d’économie circulaire ?

Les PFAS sont des polluants discrets : ils n’ont ni odeur, ni couleur, ni effets immédiats spectaculaires. C’est précisément ce qui les rend difficiles à appréhender politiquement. Pourtant, les décisions prises aujourd’hui – ou l’absence de décision – façonneront l’état des eaux suisses et l’exposition de la population pour les décennies à venir.

Derrière les acronymes et les courbes de laboratoire, se joue un choix de société : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour réduire notre dépendance à des substances « pratiques », mais durables au point de traverser les générations ? La réponse ne se donnera pas en un seul vote ni dans un seul rapport d’expertise, mais dans une série de décisions, de compromis et de priorités assumées. C’est sur ce terrain, discret mais structurant, que la Suisse est en train d’écrire une partie de sa politique environnementale du XXIe siècle.