Inflation, taux d’intérêt et pouvoir d’achat : ce que cela change pour les ménages en suisse et en europe

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Inflation, taux d’intérêt et pouvoir d’achat : ce que cela change pour les ménages en suisse et en europe
Inflation, taux d’intérêt et pouvoir d’achat : ce que cela change pour les ménages en suisse et en europe

Inflation qui retombe sans revenir vraiment à la normale, taux d’intérêt durablement plus élevés, loyers et primes d’assurance maladie en forte hausse : pour les ménages suisses et européens, la sortie de la crise inflationniste ressemble moins à un retour au « monde d’avant » qu’à un nouveau régime économique. Que change concrètement ce cocktail pour le pouvoir d’achat, l’épargne, l’accès au logement ou le crédit ? Et pourquoi la situation est-elle sensiblement différente en Suisse et dans le reste de l’Europe ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’inflation ?

Avant de s’intéresser au portefeuille des ménages, il faut clarifier les termes. L’inflation, au sens statistique, mesure l’évolution moyenne des prix d’un panier de biens et services. En Europe, on se réfère surtout :

  • à l’Indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) pour la zone euro ;
  • à l’Indice suisse des prix à la consommation (IPC) pour la Suisse.
  • Entre 2021 et 2023, ces indices ont connu une hausse inédite depuis les années 1980. Dans la zone euro, l’inflation a dépassé 10 % à l’automne 2022, tirée par l’énergie, l’alimentation et les coûts de transport. En Suisse, beaucoup plus épargnée, le pic a tourné autour de 3,5 % en 2022, ce qui reste élevé pour un pays habitué à une inflation proche de 0 % — voire à une légère déflation.

    Pourquoi une telle différence ? Trois facteurs ressortent des analyses de la Banque nationale suisse (BNS) et de la Banque centrale européenne (BCE) :

  • le franc suisse, valeur refuge, a limité le renchérissement des importations ;
  • le poids de l’énergie dans le panier de consommation est moindre en Suisse que dans certains pays européens ;
  • les systèmes de régulation (notamment sur l’électricité) diffèrent d’un pays à l’autre.
  • Reste que, des deux côtés des Alpes et du Rhin, une question domine : comment cette vague de hausses de prix se traduit-elle dans le quotidien des ménages, maintenant que les taux d’intérêt ont, eux aussi, fortement augmenté ?

    Taux d’intérêt : du « monde à taux zéro » au retour du coût de l’argent

    Entre la crise financière de 2008 et la pandémie de Covid-19, les ménages européens ont vécu dans un monde de taux extrêmement bas. En Suisse, la BNS a même maintenu des taux directeurs négatifs pendant plus de sept ans (de 2015 à 2022). Emprunter pour acheter un logement ou financer un investissement coûtait peu ; épargner, en revanche, ne rapportait presque rien.

    Face au choc inflationniste, le virage a été brutal :

  • la BCE a relevé ses taux directeurs pour les porter à plus de 4 % en 2023, un niveau inédit depuis plus de quinze ans ;
  • la BNS a mis fin aux taux négatifs, puis a augmenté son taux directeur jusqu’à 1,75 % avant de commencer à le réduire prudemment en 2024.
  • Ce changement de régime a trois effets directs pour les ménages :

  • les crédits coûtent plus cher (hypothèques, prêts à la consommation, crédits aux PME familiales) ;
  • l’épargne retrouve un rendement positif, même si souvent inférieur à l’inflation ;
  • la valorisation de certains actifs (immobilier, actions, obligations) se réajuste.
  • Autrement dit : on sort d’un monde où l’argent ne coûtait presque rien et où les prix étaient relativement stables, pour entrer dans un environnement où l’argent redevient payant et où les prix ont pris l’ascenseur, même si leur hausse ralentit.

    Pouvoir d’achat : une « double peine » pour certains ménages

    Pour les ménages, l’impact se mesure en termes de pouvoir d’achat, c’est-à-dire la quantité de biens et de services qu’ils peuvent acheter avec leurs revenus. Quand les prix augmentent plus vite que les salaires, le pouvoir d’achat recule. C’est exactement ce qui s’est produit dans la plupart des pays européens en 2022-2023.

    Selon les estimations d’Eurostat, le salaire réel (corrigé de l’inflation) a reculé dans une majorité de pays de la zone euro pendant cette période. En Suisse, la situation est un peu différente : l’inflation y a été plus contenue, mais les salaires ont aussi peu progressé. Résultat : une érosion modérée mais réelle du pouvoir d’achat pour une partie de la population.

    La difficulté, c’est que cette perte de pouvoir d’achat n’est pas homogène :

  • les ménages modestes sont plus exposés, car une part plus importante de leurs revenus est consacrée aux dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation, primes d’assurance, transports) ;
  • les propriétaires avec hypothèque à taux variable voient leurs charges augmenter avec la remontée des taux ;
  • les locataires subissent la hausse des loyers, parfois alimentée par cette même remontée des taux hypothécaires.
  • En Suisse, par exemple, la hausse du taux de référence hypothécaire depuis 2023 a ouvert la voie à plusieurs vagues d’augmentation des loyers, parfois de l’ordre de 3 à 6 % par an. À cela s’ajoutent les hausses répétées des primes d’assurance maladie, régulièrement pointées par les associations de consommateurs comme l’un des principaux « mangeurs de pouvoir d’achat ».

    Suisse vs Europe : des mécanismes différents, des préoccupations convergentes

    Si l’on compare la Suisse à ses voisins de l’Union européenne, trois différences structurantes apparaissent.

    D’abord, la dynamique des prix. En zone euro, l’énergie a été le premier moteur de l’inflation post-Covid, avant que les hausses ne se diffusent à d’autres postes (alimentation, services). En Suisse, l’impact a été plus atténué, même si les produits importés (électronique, certains biens manufacturés) ont renchéri.

    Ensuite, la structure des dépenses des ménages :

  • en Suisse, le logement et les primes d’assurance maladie représentent des parts très élevées du budget ;
  • dans de nombreux pays de l’UE, ce sont l’énergie, les transports et l’alimentation qui pèsent davantage.
  • Enfin, les systèmes de protection et d’indexation diffèrent :

  • certains pays de la zone euro indexent partiellement les salaires ou les pensions sur l’inflation (comme la Belgique ou le Luxembourg) ;
  • en Suisse, l’indexation est plus limitée et dépend des conventions collectives, des branches et des décisions politiques (par exemple pour les rentes AVS).
  • Malgré ces différences, les inquiétudes sont proches : comment maintenir un niveau de vie acceptable alors que « tout augmente », que l’accès au logement se tend et que l’épargne ne compense pas la hausse des prix ?

    Logement : la facture s’alourdit, surtout pour les locataires

    Le logement est l’un des canaux les plus visibles de la transmission entre taux d’intérêt et inflation. La mécanique est simple :

  • les taux d’intérêt augmentent → le financement immobilier coûte plus cher ;
  • pour compenser, une partie des propriétaires répercute ces coûts sur les loyers (là où la loi l’autorise) ;
  • la demande locative reste forte, voire augmente, car l’accès à la propriété devient plus difficile avec des taux élevés ;
  • les loyers montent, ce qui alimente à son tour l’inflation dans la rubrique « logement ».
  • En Suisse, ce phénomène est d’autant plus marqué que le taux de logements en location est élevé et que le marché est tendu dans de nombreuses villes. Chaque relèvement du taux de référence hypothécaire autorise, en principe, des hausses de loyers, même si tous les bailleurs ne les appliquent pas systématiquement.

    En Europe, le tableau est contrasté : certains pays connaissent une poussée des loyers dans les grandes métropoles (Berlin, Amsterdam, Barcelone), tandis que d’autres ont mis en place des plafonnements temporaires. Mais une tendance commune se dessine : accéder à la propriété devient plus difficile pour les jeunes ménages, à la fois parce que les prix immobiliers restent élevés et parce que le crédit est plus cher.

    Pour un ménage suisse ou européen qui envisageait d’acheter un logement, la remontée des taux se traduit concrètement par une baisse de la capacité d’emprunt, parfois de plusieurs dizaines de milliers de francs ou d’euros. Le même revenu ne permet tout simplement plus de financer le même bien.

    Épargne et placements : un retour des taux… mais pas du rendement réel

    La remontée des taux d’intérêt a un effet plus ambivalent sur l’épargne. Du point de vue des ménages prudents, habitués depuis des années à voir leurs comptes d’épargne rémunérés à 0 % (ou presque), le changement est bienvenu : les banques suisses et européennes offrent à nouveau des intérêts positifs sur certains comptes et dépôts à terme.

    Problème : dans beaucoup de cas, ce rendement nominal reste inférieur à l’inflation. Un compte d’épargne rémunéré à 1,5 % dans un pays où l’inflation est de 2,5 % signifie toujours une perte de pouvoir d’achat, simplement moins visible. Pour préserver la valeur réelle de leur patrimoine, les ménages sont incités à prendre davantage de risques, via les marchés financiers ou l’immobilier — dans un contexte de volatilité élevée.

    En Suisse comme en Europe, les autorités de surveillance appellent d’ailleurs à la prudence face à certaines offres trop agressives, notamment dans les cryptomonnaies ou les produits structurés complexes, qui séduisent des épargnants à la recherche de rendement rapide.

    À l’inverse, pour les ménages déjà propriétaires d’un logement avec hypothèque à taux fixe conclu avant la remontée des taux, la situation est plus confortable : leur charge d’intérêt reste temporairement stable, tandis que la valeur de leur bien n’a pas (encore) subi de correction majeure dans la plupart des régions.

    Salaires, négociations et « boucle prix-salaires » : où en est-on ?

    Face à l’érosion du pouvoir d’achat, la tentation est forte de compenser par des hausses de salaires. Les syndicats l’ont réclamé un peu partout en Europe, parfois avec succès, parfois non. Du point de vue des banques centrales, le risque est celui d’une « boucle prix-salaires » : des salaires qui augmentent massivement, alimentant une nouvelle vague d’inflation.

    Pour l’heure, ce scénario ne s’est pas matérialisé à grande échelle. En zone euro, les hausses de salaires réels commencent seulement à rattraper une partie des pertes subies pendant le pic inflationniste. En Suisse, plusieurs branches ont négocié des augmentations, mais souvent limitées, dans un contexte de ralentissement économique et d’incertitudes géopolitiques.

    La conséquence pour les ménages est paradoxale :

  • la forte inflation de 2022-2023 a fait reculer leur pouvoir d’achat ;
  • les hausses de salaires actuelles permettent un rattrapage partiel, mais pas toujours complet ;
  • la politique monétaire, plus stricte, limite la marge de manœuvre des entreprises pour augmenter durablement les rémunérations.
  • Autrement dit, même si l’inflation ralentit, la perte de pouvoir d’achat accumulée n’est pas automatiquement effacée. Elle laisse une « cicatrice » économique qui se traduit par des budgets plus serrés, des renoncements, et parfois une modification durable des habitudes de consommation.

    Comment les ménages s’adaptent-ils ?

    Face à ce nouveau contexte, les ménages suisses et européens ne restent pas passifs. Plusieurs adaptations se dessinent, documentées par les enquêtes de consommation :

  • arbitrages plus fréquents sur les dépenses discrétionnaires (sorties, loisirs, vacances) ;
  • montée en puissance des marques distributeurs et des achats en promotion dans l’alimentation ;
  • report ou étalement de certains achats importants (voiture, rénovation, équipement ménager) ;
  • recherche de solutions de logement alternatives (colocations prolongées, retour temporaire chez les parents pour les jeunes adultes).
  • En Suisse, l’explosion des coûts du logement et des primes d’assurance maladie amène par exemple certains ménages de la classe moyenne à s’éloigner des centres urbains, au prix d’un allongement des trajets domicile-travail. En Europe, des phénomènes similaires apparaissent dans les métropoles où la pression immobilière est la plus forte.

    Sur le plan financier, on observe aussi un regain d’intérêt pour :

  • les plans d’épargne systématiques (épargne salariale, 3e pilier en Suisse) ;
  • les conseils financiers personnalisés, afin de mieux arbitrer entre remboursement de dettes, épargne sécurisée et investissement.
  • Et maintenant ? Les grands enjeux à moyen et long terme

    La question qui se pose désormais est celle de la durabilité de ce « nouveau régime » économique. Plusieurs scénarios coexistent, discutés par les économistes, les banques centrales et les gouvernements.

    Premier enjeu : l’atterrissage de l’inflation. La plupart des banques centrales affirment viser un retour vers 2 % à moyen terme. Mais rien ne garantit que l’on revienne à la combinaison très particulière des années 2010 — croissance faible, inflation quasi nulle, taux d’intérêt proches de zéro. Entre tensions géopolitiques, transition énergétique et réorganisation des chaînes de valeur mondiales, les pressions sur les prix pourraient rester plus élevées que par le passé.

    Deuxième enjeu : le coût de la dette, publique et privée. Des taux plus élevés renchérissent le financement des États, des entreprises et des ménages. Cela limite les marges de manœuvre budgétaires pour amortir les chocs (via des aides ciblées, par exemple sur l’énergie ou le logement), mais peut aussi pousser à une allocation plus sélective des ressources.

    Troisième enjeu : les inégalités. L’épisode inflationniste a frappé plus durement les ménages modestes, qui consacrent une plus grande part de leurs revenus à l’essentiel et disposent de moins de coussins d’épargne. La façon dont les États européens, et la Suisse, répondront à cette pression via la fiscalité, les transferts sociaux ou la régulation des marchés (logement, santé, énergie) sera décisive.

    Enfin, un dernier enjeu concerne la confiance : confiance dans la capacité des autorités monétaires à maîtriser l’inflation sans provoquer de récession profonde ; confiance dans le système financier, soumis à des taux plus élevés après des années d’argent bon marché ; confiance, surtout, des ménages dans le fait que leurs efforts d’épargne et de travail se traduiront à nouveau par une amélioration tangible de leur niveau de vie.

    La période que traversent la Suisse et l’Europe ressemble sous bien des aspects à un moment charnière : la parenthèse des taux zéro se referme, l’inflation n’est plus une abstraction réservée aux manuels d’histoire économique, et le pouvoir d’achat redevient un terrain central du débat public. Reste à savoir si ce nouvel environnement sera temporaire ou s’il s’installe pour de bon, obligeant ménages, entreprises et décideurs à repenser durablement leurs choix, leurs priorités et leurs modèles de prospérité.