Les défis de l’intégration des migrants en europe et en suisse : politiques publiques, témoignages et pistes d’action

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Les défis de l’intégration des migrants en europe et en suisse : politiques publiques, témoignages et pistes d’action
Les défis de l’intégration des migrants en europe et en suisse : politiques publiques, témoignages et pistes d’action

Intégrer ou gérer ? Une Europe sous pression migratoire

Depuis une décennie, l’Europe débat surtout de « flux », de « quotas » et de « contrôles aux frontières ». Mais une fois la frontière franchie, une autre question, moins spectaculaire mais bien plus structurante, s’impose : comment intégrer durablement ceux qui s’installent ?

En 2023, l’Union européenne a enregistré plus d’un million de demandes d’asile, un niveau proche de 2015-2016 selon l’Agence de l’UE pour l’asile. La Suisse, qui ne fait pas partie de l’UE mais participe à Schengen/Dublin, a reçu environ 30 000 demandes d’asile la même année, un chiffre élevé à l’échelle d’un pays de 8,9 millions d’habitants.

Derrière ces statistiques se cachent des histoires individuelles, mais aussi des choix de société. L’intégration n’est ni automatique ni gratuite : elle dépend d’un triangle fragile entre politiques publiques, dynamique du marché du travail et perception de la population. Et c’est précisément sur ce triangle que se joue aujourd’hui une part de la stabilité politique européenne.

Intégration : de quoi parle-t-on exactement ?

Le mot est omniprésent dans le débat public, mais rarement défini. L’OCDE distingue généralement trois grands piliers :

  • Intégration économique : accès à l’emploi, reconnaissance des diplômes, formation professionnelle.
  • Intégration sociale et culturelle : maîtrise de la langue, participation à la vie locale, respect des normes et valeurs fondamentales.
  • Intégration civique et politique : accès aux droits, à l’information, parfois à la nationalité ou au droit de vote local.

Autrement dit, l’intégration ne se résume ni à un cours de langue, ni à un job trouvé au bout de six mois. C’est un processus long, souvent chaotique, qui implique à la fois les migrants et les sociétés d’accueil.

Comme le résume le politologue suisse Gianni D’Amato, spécialiste des migrations : « L’intégration n’est pas un état, c’est un mouvement. Et comme tout mouvement, il peut s’interrompre, repartir, ou même régresser. »

Des modèles européens d’intégration sous tension

L’Europe a longtemps avancé par « modèles » d’intégration, plus ou moins assumés : multiculturalisme britannique, modèle républicain français, approche sociale-démocrate nordique, compromis pragmatique germanique ou helvétique. Dans la pratique, les frontières sont plus floues.

Quelques grandes tendances se dégagent néanmoins :

  • Les pays nordiques (Suède, Danemark, Norvège) ont longtemps misé sur des politiques généreuses d’accueil, couplées à des exigences fortes en matière de langue et de participation à des programmes d’intégration. Depuis 2015, le ton s’est nettement durci, en particulier au Danemark, désormais l’un des pays les plus restrictifs d’Europe en matière de droit au regroupement familial.
  • La France met en avant un discours universaliste : même droit pour tous, refus des statistiques ethniques, insistance sur la laïcité. Dans les faits, la ségrégation résidentielle et scolaire, ainsi que les discriminations sur le marché du travail, restent structurelles.
  • L’Allemagne a assumé tardivement son statut de pays d’immigration. L’accueil d’environ un million de réfugiés en 2015-2016 a accéléré la mise en place de dispositifs d’intégration (cours de langue massifs, formation professionnelle), mais le débat politique s’est durci depuis.
  • Les pays d’Europe centrale et orientale (Pologne, Hongrie, République tchèque) affichent souvent un discours très restrictif sur l’immigration extra-européenne, tout en dépendant fortement de travailleurs migrants dans certains secteurs (construction, agriculture, aide à la personne).

L’UE tente, tant bien que mal, de coordonner ces approches. Des fonds européens (Fonds Asile, Migration et Intégration) soutiennent des programmes locaux, notamment dans les villes. Mais chaque État garde la main sur sa politique d’intégration, ce qui crée un patchwork de pratiques et de résultats.

Le cas suisse : entre pragmatisme et contradictions

La Suisse occupe une place particulière dans ce paysage. Pays de forte immigration – près de 40 % des résidents ont un arrière-plan migratoire selon l’Office fédéral de la statistique – elle combine une politique relativement ouverte pour la main-d’œuvre qualifiée européenne et un système plus restrictif pour les ressortissants d’États tiers.

En matière d’intégration, trois caractéristiques se détachent :

  • Une approche décentralisée : les cantons jouent un rôle clé, avec des programmes variés de cours de langue, de coaching professionnel et de soutien scolaire. Cette diversité permet des innovations, mais génère aussi des inégalités territoriales.
  • Une intégration fortement liée à l’emploi : l’accès rapide au marché du travail est présenté comme la clé de voûte de l’intégration. Mais pour les personnes admises à titre provisoire, les restrictions administratives et la difficulté à faire reconnaître leurs qualifications ralentissent ce processus.
  • Un débat politique dominé par la thématique de la « charge » : coûts sociaux, pression sur le logement, sécurité. Le discours sur le potentiel économique et démographique de l’immigration, pourtant largement documenté, reste minoritaire dans l’espace public.

« Quand je suis arrivée d’Érythrée, raconte Sara, 29 ans, installée dans le canton de Vaud, j’ai eu trois ans d’allemand à l’école, mais ici, on parlait français. J’ai perdu presque une année avant de trouver une formation adaptée. » Son témoignage illustre une difficulté typiquement suisse : jongler avec les langues nationales tout en offrant aux nouveaux arrivants une trajectoire lisible.

Emploi : la promesse et le mur invisible

De Berlin à Genève, un même discours domine : l’intégration passe par le travail. Sur le principe, peu de gens contestent. Dans la pratique, l’accès à un emploi stable reste l’obstacle majeur.

Selon l’OCDE, le taux d’emploi des personnes nées à l’étranger est en moyenne proche de celui des natifs en Suisse, en Allemagne ou aux Pays-Bas, mais avec une surreprésentation dans les emplois peu qualifiés, précaires ou pénibles. Un phénomène que l’on retrouve dans la restauration, le bâtiment, le nettoyage, l’agriculture ou les soins à la personne.

Le mur invisible se situe souvent à trois niveaux :

  • La reconnaissance des diplômes : un ingénieur syrien, une infirmière philippine ou un professeur camerounais se retrouvent fréquemment cantonnés à des postes très en dessous de leurs compétences. Les procédures d’équivalence sont longues, coûteuses, parfois opaques.
  • La langue professionnelle : maîtriser la langue du pays ne signifie pas nécessairement être à l’aise dans les codes linguistiques d’un entretien d’embauche, d’un rapport écrit ou d’une réunion d’équipe.
  • Les discriminations : plusieurs études menées en France, en Suisse ou en Allemagne montrent qu’un CV avec un prénom perçu comme « étranger » reçoit moins de réponses positives à compétences égales.

En Suisse, quelques initiatives tentent de répondre à ces blocages : programmes de « mentoring » reliant réfugiés hautement qualifiés et cadres d’entreprises, « stages d’observation » en entreprise, plateformes régionales d’évaluation des compétences. Mais ces dispositifs restent encore marginaux face à l’ampleur des besoins.

École, langue et seconde génération : la bataille se joue tôt

Si l’emploi est décisif pour les adultes, l’école est déterminante pour la génération suivante. L’OCDE souligne régulièrement que la réussite scolaire des enfants issus de l’immigration varie fortement selon les pays européens.

Deux facteurs se révèlent centraux :

  • L’accès précoce à l’éducation : les pays qui offrent un accueil préscolaire de qualité (crèches, jardins d’enfants) réduisent nettement les écarts de réussite en lecture et en mathématiques dès l’école primaire.
  • La ségrégation scolaire et résidentielle : lorsque les enfants de familles migrantes sont concentrés dans quelques établissements défavorisés, les inégalités se cristallisent.

La Suisse se trouve dans une position intermédiaire : un système d’apprentissage performant, qui permet effectivement à de nombreux jeunes issus de l’immigration de trouver une voie professionnelle, mais aussi une forte corrélation entre origine sociale et parcours scolaire.

Un enseignant genevois résume la situation : « Les élèves allophones peuvent progresser très vite, mais si l’on n’investit pas massivement dans le soutien linguistique au début, on les condamne à rester derrière les autres, surtout à l’écrit. »

Villes et communes en première ligne

On parle souvent des « politiques nationales d’intégration », mais le travail quotidien se joue à un autre niveau : celui des communes, des villes et parfois des quartiers.

En Europe comme en Suisse, ce sont les collectivités locales qui :

  • organisent les cours de langue et d’orientation civique,
  • gèrent une partie du logement social,
  • coordonnent les associations et bénévoles,
  • mettent en place des médiateurs interculturels dans les écoles, hôpitaux ou services sociaux.

À Zurich, un programme municipal propose des « tandems linguistiques » entre résidents de longue date et nouveaux arrivants, combinant apprentissage de l’allemand et découverte de la ville. À Barcelone, des guichets uniques centralisent les démarches administratives, juridiques et sociales pour les migrants. À Paris, certains arrondissements expérimentent des « conseils de quartier migrants » pour associer les résidents étrangers à la vie locale.

Ces initiatives ne résolvent pas tout, mais elles rappellent une évidence souvent oubliée : l’intégration est un phénomène local, au sens le plus concret du terme. Elle se joue dans les transports publics, les salles de classe, les associations sportives, les marchés, les halls d’immeuble.

Récits de terrain : entre espoirs et découragement

Les chiffres donnent une vue d’ensemble, mais ils ne disent pas tout des trajectoires. Quelques récits permettent de comprendre la complexité du processus d’intégration.

Omar, 35 ans, originaire d’Irak, vit en Suisse depuis 2017 : « J’ai trouvé un emploi dans la restauration assez vite, mais je travaillais de nuit et je n’avais plus d’énergie pour les cours de français. Après quatre ans, je me rendais compte que j’étais coincé dans ce secteur, sans possibilité d’évolution. » Un dispositif de formation continue, lancé par son canton, lui a permis de se reconvertir partiellement dans la logistique, avec des horaires plus stables.

À l’inverse, Farida, arrivée en France depuis le Maroc, témoigne : « On nous a répété que tout passait par la langue, mais j’ai passé deux ans en cours sans que personne ne m’explique comment fonctionnait réellement le marché du travail ici. Quand j’ai voulu créer une petite entreprise de couture, je me suis retrouvée seule face à l’administration. »

Ces expériences rappellent une dimension souvent sous-estimée : sans accompagnement personnalisé, les politiques d’intégration les mieux financées restent abstraites pour ceux qu’elles sont censées aider.

Ce qui fonctionne (et ce qui fonctionne moins)

Les évaluations menées par l’OCDE, la Commission européenne ou divers instituts de recherche convergent sur quelques enseignements clés.

Parmi les leviers qui fonctionnent :

  • Des cours de langue intensifs, reliés à un projet concret (emploi, formation, validation de diplôme), plutôt que de simples cours généraux sans perspective.
  • Des programmes combinant apprentissage en classe et expérience pratique (stages, apprentissages, emplois d’insertion) qui permettent d’entrer rapidement en contact avec la société d’accueil.
  • Le soutien ciblé aux femmes migrantes, souvent freinées par la garde des enfants, le manque de réseaux ou des normes familiales restrictives.
  • Les dispositifs de mentorat reliant migrants et résidents établis (professionnels, retraités, bénévoles), qui accélèrent l’accès à l’information et aux réseaux.

À l’inverse, ce qui fonctionne peu ou mal :

  • Les politiques d’emploi ultra-restrictives pour les demandeurs d’asile, les maintenant inactifs pendant des mois, voire des années, avec des effets délétères sur la santé mentale et les perspectives d’intégration.
  • Les approches purement punitives et conditionnelles (sanctions financières en cas de non-participation à des cours) sans soutien réel pour lever les obstacles pratiques (transport, garde d’enfants, horaires de travail).
  • Les programmes symboliques, très médiatisés, mais non financés ou non évalués, qui servent surtout à rassurer l’opinion sans transformer la réalité quotidienne.

Pistes d’action pour l’Europe et la Suisse

Face à la montée des partis anti-immigration, la tentation est grande de réduire l’intégration à un slogan de campagne. Pourtant, les choix faits aujourd’hui auront des effets durables, positifs ou négatifs, sur les sociétés européennes.

Quelques axes d’action émergent des travaux de recherche et des expériences de terrain :

  • Investir plus tôt et plus fort dans l’intégration initiale : cours de langue intensifs, information claire sur les droits et devoirs, bilan de compétences dès l’arrivée, au lieu d’attendre la fin de procédures administratives souvent longues.
  • Accélérer et simplifier la reconnaissance des qualifications : procédures numérisées, référentiels sectoriels communs à plusieurs pays européens, évaluation des compétences pratiques pour ceux qui n’ont plus de documents.
  • Articuler intégration et politique du logement : éviter la concentration systématique de familles migrantes dans les mêmes quartiers en difficulté, promouvoir des formes d’habitat mixte, soutenir les communes en première ligne.
  • Renforcer les partenariats avec les employeurs : cofinancer des programmes de formation en entreprise, valoriser publiquement les entreprises qui jouent le jeu, accompagner les PME qui manquent de ressources administratives.
  • Soutenir les villes et les associations : simplifier l’accès aux financements, encourager les échanges de bonnes pratiques entre municipalités, reconnaître le rôle structurant du tissu associatif local.
  • Impliquer davantage les personnes concernées : comités consultatifs de migrants, participation à la conception des programmes, embauche d’anciens bénéficiaires comme médiateurs ou formateurs.

Pour la Suisse, un enjeu spécifique se pose : mieux coordonner les politiques cantonales pour éviter les « loteries territoriales » en matière d’intégration, tout en préservant la capacité d’innovation locale. La révision régulière des bases légales (loi sur les étrangers et l’intégration, dispositifs d’aide sociale) montre que le pays ajuste sa stratégie, mais la tension entre exigences d’intégration et sécurité du séjour reste vive.

Un enjeu de cohésion démocratique à long terme

L’intégration des migrants n’est pas seulement une question de droits humains ou de gestion budgétaire. C’est aussi, de manière très prosaïque, une question de viabilité démographique et économique pour des sociétés vieillissantes, et de cohésion politique pour des démocraties fragilisées.

Si les politiques d’intégration échouent, les coûts sociaux et politiques exploseront : ghettos urbains, sentiment d’abandon, radicalisations multiples. Si elles réussissent, l’Europe disposera d’un atout majeur dans un monde où la compétition pour la main-d’œuvre qualifiée s’intensifie.

En Suisse comme dans le reste du continent, la ligne de fracture ne passe pas seulement entre « pro » et « anti » immigration, mais entre ceux qui considèrent l’intégration comme un investissement stratégique de long terme et ceux qui la perçoivent comme un fardeau conjoncturel.

La question n’est donc pas de savoir si l’Europe et la Suisse seront des sociétés d’immigration – elles le sont déjà, de fait. La vraie question est de déterminer quel type de coexistence et de projet commun elles souhaitent construire. Les réponses qui seront apportées dans les dix prochaines années façonneront durablement le visage politique, social et culturel du continent.