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Les monnaies numériques des banques centrales : menace ou opportunité pour la place financière suisse

Les monnaies numériques des banques centrales : menace ou opportunité pour la place financière suisse

Les monnaies numériques des banques centrales : menace ou opportunité pour la place financière suisse

Les monnaies numériques de banque centrale, ou CBDC (Central Bank Digital Currency), ont longtemps ressemblé à un concept de laboratoire. En 2024, elles deviennent un enjeu stratégique. Plus de 130 pays explorent le sujet, la Chine teste son e-yuan à grande échelle, la Banque centrale européenne avance sur l’euro numérique, et la Banque des règlements internationaux (BRI), basée à Bâle, multiplie les projets pilotes. La Suisse, place financière ouverte et fortement bancarisée, peut-elle se permettre de rester à l’écart ? Et si oui, à quel prix ?

Pour la Banque nationale suisse (BNS), la question n’est plus théorique. Elle a déjà lancé plusieurs expérimentations de « franc numérique » pour les marchés financiers de gros. Mais pour les paiements du grand public, la prudence reste de mise. Faut-il y voir une menace pour la compétitivité de la place financière helvétique, ou une opportunité de renforcer son rôle dans la finance mondiale ?

De quoi parle-t-on exactement ? CBDC, stablecoins, crypto…

Avant de se demander si la Suisse est en retard ou en avance, il faut clarifier les termes. Une CBDC est une forme numérique de monnaie émise directement par une banque centrale. Elle se distingue :

Une CBDC, en théorie, combine trois caractéristiques :

Cette distinction retail/gros est cruciale pour la Suisse : la BNS a clairement indiqué se concentrer d’abord sur le segment interbancaire et des marchés financiers, là où l’enjeu est la sécurité et l’efficacité des grandes transactions, plutôt que sur un « e-franc » pour le consommateur.

La position de la BNS : prudence sur le détail, expérimentation sur le gros

La Suisse n’est pas en retrait sur le plan technologique. Au contraire, elle fait partie des pays les plus actifs sur l’expérimentation des CBDC de gros. Avec la BRI et la SIX (l’opérateur de la Bourse suisse), la BNS a mené plusieurs projets pilotes, notamment :

En revanche, pour une CBDC de détail accessible aux particuliers, la BNS reste très réservée. Elle souligne plusieurs risques potentiels :

Autrement dit, pour la BNS, une CBDC retail ne doit pas être une solution en quête de problème. Tant que les paiements restent fluides, peu coûteux et sûrs, l’urgence n’est pas évidente.

Pourquoi les CBDC bousculent-elles la place financière ?

Si la CBDC devient réalité à grande échelle, elle modifiera la structure même du système monétaire. Pour une place comme la Suisse, trois axes sont particulièrement sensibles :

Le débat n’est donc pas uniquement technologique. Il touche au rôle du franc, à la souveraineté monétaire et à la capacité de la place financière à rester un carrefour de flux globaux dans un environnement de plus en plus numérisé.

Menace n°1 : la désintermédiation des banques suisses

Le scénario qui inquiète le plus les banques est simple : si chaque résident peut détenir directement des francs numériques auprès de la BNS, pourquoi garder ses dépôts auprès d’une banque commerciale ? En période de stress financier, le réflexe « fuite vers la qualité » pourrait se faire à la vitesse d’un clic. Le risque de bank run numérique serait mécaniquement plus élevé.

Pour la Suisse, dont les grandes banques sont déjà considérées comme systémiques au niveau mondial, ce scénario n’est pas théorique. Il pose plusieurs questions :

Plusieurs banques centrales réfléchissent à des modèles « hybrides » ou « à deux étages », dans lesquels les institutions financières restent au cœur de la relation avec le client, tandis que la banque centrale assure le règlement final et la sécurité de la monnaie. Ce type d’architecture pourrait limiter la rupture avec le modèle actuel, mais il ne supprime pas la pression concurrentielle sur certains services bancaires à faible marges, notamment les paiements.

Menace n°2 : perdre la bataille de l’infrastructure

Un autre risque, moins visible mais tout aussi stratégique, concerne l’infrastructure de base de la future finance numérique. Si la Suisse tarde à proposer un cadre clair pour l’intégration d’un franc numérique dans les marchés de capitaux tokenisés, les solutions étrangères pourraient s’imposer.

On peut déjà l’observer dans les paiements internationaux : les grandes plateformes dominées par les États-Unis, l’Union européenne ou la Chine cherchent à capter les flux transfrontaliers. Si un dollar numérique ou un euro numérique devient la « monnaie par défaut » des infrastructures DLT internationales, le franc pourrait être cantonné à un rôle domestique, même dans des segments où la Suisse est aujourd’hui très présente (gestion de fortune, négoce de matières premières, gestion d’actifs).

Dans ce contexte, une absence de CBDC suisse bien intégrée aux standards internationaux pourrait progressivement éroder la centralité de la place helvétique dans certains écosystèmes numériques.

Menace n°3 : l’avantage réglementaire des autres centres financiers

La réglementation des crypto-actifs, des stablecoins et des CBDC évolue très vite. L’Union européenne a déjà adopté le règlement MiCA, qui encadre les émetteurs de crypto-actifs et de stablecoins. La Suisse a pris les devants assez tôt avec sa « Lex Blockchain », mais l’avantage se réduit à mesure que d’autres juridictions structurent leur cadre juridique.

Si certains pays parviennent à articuler rapidement :

ils pourraient attirer les projets internationaux les plus ambitieux, au détriment de la Suisse. Dans un univers où le capital et les talents se déplacent facilement, le coût d’un « attentisme excessif » peut devenir visible en quelques années seulement.

Opportunité n°1 : consolider la stabilité et la confiance

La Suisse dispose d’un atout majeur : la confiance dans le franc et dans la BNS. Une CBDC, si elle est bien conçue, pourrait renforcer cette confiance en offrant :

Dans un environnement où les scandales de plateformes crypto et les questions de réserves de certains stablecoins ont érodé la confiance, une CBDC suisse bien gouvernée pourrait devenir un repère de stabilité. Elle renforcerait aussi la crédibilité de la place comme championne de la conformité et de la robustesse juridique, deux éléments toujours valorisés par les investisseurs institutionnels.

Opportunité n°2 : un levier pour la « Crypto Valley » et la tokenisation

La Suisse a déjà bâti un écosystème très dense autour des technologies blockchain et des actifs numériques, notamment dans le canton de Zoug, souvent appelé « Crypto Valley ». Des centaines d’entreprises, de start-up et de prestataires de services financiers développent des solutions de tokenisation, de garde d’actifs numériques et de finance décentralisée (DeFi).

Dans ce contexte, un franc numérique de gros, voire à terme une version de détail sous conditions, pourrait :

Des projets comme SIX Digital Exchange montrent déjà la direction : une bourse entièrement numérique, réglementée, capable de traiter des actifs tokenisés. Y adjoindre de manière stable une CBDC de gros renforce l’attractivité de la plateforme pour les émetteurs internationaux.

Opportunité n°3 : façonner des standards internationaux

Avec la présence de la BRI à Bâle et l’implication de la BNS dans plusieurs projets internationaux de CBDC, la Suisse occupe une position d’observateur privilégié, mais aussi de co-architecte potentiel des futurs standards.

L’enjeu dépasse la simple question du franc. Il s’agit de définir, au niveau mondial :

En s’impliquant dans ces discussions, la Suisse peut défendre une approche compatible avec son modèle : haut niveau de conformité, forte protection des données, neutralité et ouverture aux flux internationaux. À défaut, d’autres puissances imposeront leurs propres standards technologiques et réglementaires – qui ne coïncideront pas forcément avec les intérêts helvétiques.

Et le citoyen suisse dans tout ça ?

Un débat centré sur les infrastructures financières peut sembler très éloigné du quotidien des ménages. Pourtant, plusieurs questions pratiques émergent pour les résidents suisses :

Pour l’heure, la BNS répète qu’aucune décision n’est prise sur une CBDC de détail et qu’un débat démocratique serait nécessaire. Mais plus les autres grandes zones monétaires avanceront sur le sujet, plus la question cessera d’être théorique. La pression de comparaison – avec l’euro numérique, le yuan numérique ou, un jour, un dollar numérique – finira par toucher aussi les citoyens.

Entre attentisme et proactivité : quelle stratégie pour la Suisse ?

La situation actuelle de la Suisse pourrait se résumer ainsi : prudence affichée sur la CBDC de détail, proactivité discrète sur la CBDC de gros. Ce positionnement a des avantages évidents : il permet de tester la technologie là où les gains sont les plus clairs (marchés de capitaux, règlements interbancaires), tout en évitant de bouleverser trop rapidement le modèle bancaire domestique.

Mais ce choix n’est pas sans risques. Trois chantiers semblent s’imposer à moyen terme :

Les monnaies numériques de banque centrale ne sont ni une panacée, ni une menace automatique pour la place financière suisse. Elles constituent un nouvel étage de l’architecture monétaire mondiale, dont la forme exacte reste à définir. La question centrale pour la Suisse n’est pas de savoir si le franc numérique doit exister « par principe », mais comment le concevoir pour qu’il renforce, plutôt qu’il n’affaiblisse, les atouts déjà existants de la place financière : stabilité, qualité réglementaire, innovation maîtrisée.

À mesure que les grandes zones monétaires avanceront, l’espace pour rester simple spectateur va se réduire. Entre menace et opportunité, la CBDC helvétique est surtout un test de capacité stratégique : celui de s’adapter à une mutation monétaire globale sans renoncer à ce qui constitue le cœur du modèle suisse.

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