En Suisse, lorsqu’on parle de l’Afrique, les images mentales restent souvent datées : aide au développement, crises humanitaires, instabilité politique. Or ces représentations ne correspondent plus à la réalité d’un continent qui innove, se numérise, s’urbanise et redéfinit progressivement ses partenariats internationaux – y compris avec la Suisse. La démographie, les technologies et de nouveaux équilibres géopolitiques font émerger une relation plus dense, moins asymétrique, où Berne et les capitales africaines se regardent désormais aussi comme des partenaires économiques et politiques.
Comment ce mouvement transforme-t-il concrètement les relations helvético-africaines ? Et à quelles conditions la Suisse peut-elle passer d’une logique principalement « d’aide » à une logique de co-investissement, de co-innovation et de co-construction de normes internationales ?
Un continent jeune, urbain… et de plus en plus stratégique
Premier fait structurant : la démographie. L’Afrique compte aujourd’hui environ 1,4 milliard d’habitants. Selon les projections des Nations unies, elle en comptera près de 2,5 milliards en 2050, soit plus d’un humain sur quatre sur la planète. Le contraste avec la Suisse, pays vieillissant de 8,9 millions d’habitants, est saisissant.
Cette croissance est particulièrement marquée chez les jeunes : l’âge médian en Afrique subsaharienne tourne autour de 18 ans, contre plus de 42 ans en Suisse. Ce n’est pas seulement un « défi emploi » ou éducation ; c’est aussi un levier potentiel de croissance et d’innovation, à condition que les systèmes éducatifs et économiques puissent absorber cette énergie démographique.
Autre dynamique majeure : l’urbanisation. La proportion de citadins augmente rapidement, avec des métropoles comme Lagos, Nairobi, Abidjan ou Addis-Abeba qui se transforment en hubs régionaux. Pour les entreprises suisses, ces villes deviennent des marchés structurés, avec :
- une demande croissante en infrastructures (énergie, transport, eau),
- une classe moyenne émergente, consommatrice de biens et de services,
- des écosystèmes de start-up de plus en plus visibles.
Résultat : l’Afrique n’est plus seulement un espace d’intervention humanitaire ou de coopération au développement pour la Suisse ; elle devient un partenaire économique et un terrain de codéveloppement de solutions technologiques, climatiques et sanitaires.
Innovations africaines : de la fintech à la santé numérique
Contrairement aux clichés, l’Afrique n’« importe » pas seulement des innovations : elle en produit, souvent dans des niches où les contraintes locales poussent à la créativité. Quelques domaines se distinguent, avec déjà des liens helvétiques.
Dans la fintech, le Kenya est devenu un symbole avec M-Pesa, système de paiement mobile pionnier. Mais le mouvement est désormais continental, avec une multiplication de plateformes de paiement, de solutions de microcrédit et d’inclusion financière au Nigeria, au Ghana, en Côte d’Ivoire ou en Afrique du Sud. De plus en plus de fonds suisses de capital-risque à impact s’y intéressent, à partir de Zurich, Genève ou Zoug, en finançant des start-up spécialisées dans :
- le paiement mobile pour les populations non bancarisées,
- les plateformes d’épargne collective,
- la notation de crédit alternative basée sur les données mobiles.
Dans la santé, l’Afrique sert aussi de laboratoire. Le Rwanda expérimente l’usage de drones pour livrer des médicaments dans les zones rurales. Des start-up en Afrique de l’Ouest proposent des dossiers médicaux numériques accessibles depuis un simple téléphone. Des ONG et institutions basées à Genève – siège de l’OMS, du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ou de Gavi, l’Alliance du vaccin – co-développent ces solutions avec des ministères africains de la santé.
Les liens universitaires se renforcent également. Des hautes écoles suisses comme l’EPFL ou l’ETH Zurich mènent des projets conjoints avec des universités au Sénégal, au Rwanda ou en Afrique du Sud sur :
- les réseaux électriques intelligents (« smart grids ») en zones rurales,
- la gestion des déchets et l’économie circulaire,
- les technologies agricoles de précision.
Dans l’agritech, ce sont par exemple des applications mobiles développées au Nigéria ou au Kenya pour donner aux agriculteurs des prévisions météo localisées, des conseils agronomiques et des accès directs à des marchés ou crédits. Là encore, des partenariats émergent avec des ONG suisses actives dans la sécurité alimentaire, qui testent ou cofinancent ces outils.
Des échanges économiques qui se diversifient
Sur le plan commercial, les échanges entre la Suisse et l’Afrique restent modestes en valeur absolue par rapport à ceux avec l’Union européenne ou les États-Unis, mais ils progressent et surtout se diversifient. Historiquement centrés sur les matières premières (or, cacao, café, pétrole) – avec la présence à Genève de grands négociants en commodities – ils s’élargissent progressivement aux :
- produits pharmaceutiques,
- machines et équipements,
- services financiers et d’assurance,
- services numériques.
Selon le Secrétariat d’État à l’économie (SECO), la Suisse a signé des accords commerciaux avec plusieurs pays africains via l’Association européenne de libre-échange (AELE), notamment avec le Maroc, la Tunisie ou l’Égypte. D’autres partenariats sont en discussion, alors que la mise en place progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) rebat les cartes régionales.
Pour les entreprises suisses, cette intégration régionale est une donnée stratégique : elle permet d’envisager des chaînes de valeur réparties entre plusieurs pays africains, plutôt que des implantations isolées, par exemple :
- un site de production en Afrique de l’Est avec une logistique portuaire en Afrique australe,
- un centre de services partagés dans un hub francophone d’Afrique de l’Ouest,
- des partenariats de distribution s’appuyant sur des plateformes régionales.
De grandes multinationales suisses comme Nestlé, Novartis ou ABB sont présentes depuis longtemps en Afrique, mais on observe désormais un intérêt croissant des PME et start-up helvétiques, notamment dans :
- les technologies propres (solaire, biogaz, efficacité énergétique),
- les technologies médicales et diagnostics,
- la formation professionnelle et l’edtech,
- les services numériques B2B.
La coopération économique ne va pas sans débats : questions de transparence fiscale, de droits humains, de conditions de travail dans les mines ou l’agro-industrie. Mais là aussi, la dynamique change. Sous la pression de la société civile et de nouvelles règlementations internationales, les entreprises suisses sont incitées à mieux documenter et auditer leurs chaînes d’approvisionnement africaines. Certaines expérimentent des outils de traçabilité basés sur la blockchain pour le cacao, l’or artisanal ou le café.
Genève, hub discret entre diplomatie africaine et gouvernance globale
Un autre lieu central de cette recomposition se trouve au bord du Léman. Genève, avec son écosystème d’organisations internationales, d’ONG, de missions permanentes et d’entreprises, est devenue un passage obligé pour nombres de diplomates et négociateurs africains. On y discute :
- commerce international à l’OMC,
- normes sanitaires et pharmaceutiques à l’OMS,
- droit humanitaire au CICR,
- règlementation numérique et droits humains au Conseil des droits de l’homme.
Ces forums ne sont plus des espaces où « le Nord » définit seul les règles. Les coalitions africaines y développent des positions communes sur :
- la propriété intellectuelle des médicaments et vaccins,
- la régulation des données numériques,
- la finance climatique et la compensation carbone,
- les standards du travail décent.
La Suisse, en tant qu’État hôte et acteur diplomatique, se retrouve à la croisée des chemins : elle doit à la fois garantir des conditions de négociation équilibrées, défendre ses propres intérêts économiques et composer avec une Afrique qui revendique plus de voix dans la gouvernance mondiale. Ce déplacement du rapport de forces est subtil, mais bien réel.
Migration, diasporas et circulation des compétences
Les relations entre la Suisse et l’Afrique ne se jouent pas seulement entre États et entreprises. Elles passent aussi par des trajectoires individuelles : étudiants, chercheurs, entrepreneurs et artistes africains présents à Lausanne, Zurich, Genève ou Bâle, mais aussi par les Suisses installés en Afrique dans les ONG, la recherche, la finance ou l’industrie.
La diaspora africaine en Suisse, bien que numériquement limitée par rapport à d’autres pays européens, joue un rôle croissant :
- création d’entreprises tournées vers les deux continents (import-export, services numériques, conseil),
- transferts de fonds vers les pays d’origine, avec un impact économique parfois supérieur à l’aide publique,
- animation de réseaux professionnels et académiques transnationaux.
Les accords migratoires, souvent négociés discrètement, s’inscrivent dans cette dynamique. La Suisse cherche à lutter contre les migrations irrégulières tout en attirant des profils hautement qualifiés, y compris africains, dans des secteurs en tension : santé, ingénierie, informatique. La question est de savoir comment éviter une nouvelle « fuite des cerveaux », alors que de nombreux pays africains manquent cruellement de médecins, d’ingénieurs ou d’enseignants.
Des programmes de mobilité circulaire commencent à émerger : formations en Suisse suivies de retours encadrés dans le pays d’origine, co-diplômes entre universités suisses et africaines, stages en entreprise avec engagement de retour. Encore marginales, ces initiatives pourraient structurer demain une relation d’égal à égal, fondée sur la circulation plutôt que la captation unilatérale des talents.
Climat, énergie et adaptation : un terrain d’intérêts convergents
Sur le climat, les intérêts africains et suisses se croisent plus qu’il n’y paraît. L’Afrique contribue peu aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais subit déjà des impacts massifs : sécheresses, inondations, baisse des rendements agricoles, risques sanitaires accrus. La Suisse, pays de montagnes vulnérable à la fonte des glaciers et aux glissements de terrain, a développé une expertise en gestion des risques, en hydrologie et en adaptation en zone alpine.
Plusieurs axes de coopération émergent :
- projets d’énergie renouvelable (solaire, éolien, mini-hydraulique) financés en partie par des fonds suisses publics et privés ;
- programmes d’assurance climatique pour les petits agriculteurs africains, soutenus par des réassureurs suisses ;
- partenariats de recherche sur la gestion de l’eau, l’agroécologie et les systèmes alimentaires résilients.
La grande question, toutefois, concerne la finance climatique. La Suisse, comme d’autres pays industrialisés, s’est engagée à soutenir les pays les plus vulnérables, dont beaucoup se trouvent en Afrique, via des mécanismes de financement et de compensation carbone. Des accords bilatéraux ont déjà été signés avec certains pays africains pour financer des projets de réduction d’émissions en échange de crédits carbone comptabilisés dans les objectifs suisses.
Ce mécanisme suscite des interrogations légitimes : ces projets bénéficient-ils réellement aux populations locales ? Comment garantir qu’ils ne se traduisent pas par une nouvelle forme d’appropriation de terres ou de ressources ? Là encore, la demande africaine est claire : plus de transparence, plus de gouvernance locale, plus de contrôle sur la définition des projets.
Risques, angles morts et tensions potentielles
Dire que « l’Afrique est en mouvement » ne signifie pas que tout va bien ni que les risques disparaissent. Instabilités politiques, conflits, corruption, surendettement de certains États, inégalités très fortes entre régions et entre classes sociales : ces fragilités demeurent. Pour la Suisse, elles se traduisent par :
- des risques politiques et sécuritaires pour les investisseurs,
- des interrogations sur la durabilité de certains régimes,
- des débats internes sur la cohérence entre politique étrangère, exportations d’armes et droits humains.
Un angle mort récurrent concerne la perception. En Suisse, les médias généralistes continuent souvent à couvrir l’Afrique principalement sous l’angle des crises – guerres, coups d’État, catastrophes naturelles, migrations – ce qui nourrit une vision tronquée et parfois paternaliste. Or cette vision ne correspond plus à la manière dont de nombreux pays africains se perçoivent eux-mêmes, ni à la façon dont ils construisent leurs alliances, y compris avec la Chine, la Turquie, l’Inde ou les pays du Golfe.
La Suisse doit donc composer avec un paysage de partenariats africains déjà très dense, où elle n’est ni la seule ni forcément la plus attractive. Cette concurrence peut être stimulante – incitant Berne et les acteurs économiques à proposer des coopérations plus équilibrées, plus transparentes, plus orientées vers la création de valeur locale – ou au contraire marginaliser la présence helvétique si elle reste enfermée dans de vieux schémas.
Quelles trajectoires pour les relations Suisse–Afrique ?
Dans les années à venir, plusieurs scénarios se dessinent. Un premier, minimaliste, verrait la Suisse maintenir une politique largement dans la continuité : coopération au développement focalisée sur quelques pays prioritaires, investissements ciblés dans des secteurs jugés stratégiques, diplomatie active à Genève mais sans véritable changement d’échelle.
Un second scénario, plus ambitieux, suppose une révision en profondeur des outils et des représentations. Il impliquerait :
- une intégration plus systématique de l’Afrique dans les stratégies économiques et d’innovation suisses, et pas seulement dans les politiques de développement ;
- la création de mécanismes de co-investissement public-privé plus lisibles pour les entrepreneurs des deux continents ;
- un renforcement des partenariats académiques et scientifiques équilibrés, avec des centres de recherche conjoints et des programmes de doctorat co-supervisés ;
- une politique migratoire plus articulée autour de la mobilité circulaire et de la formation conjointe ;
- une implication accrue des diasporas africaines dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques suisses concernant l’Afrique.
Au niveau symbolique, il s’agirait aussi de changer de récit : passer de l’Afrique comme « destinataire d’aide » à l’Afrique comme partenaire stratège, co-producteur de normes, de technologies et de solutions face aux défis globaux – climat, santé, numérique, sécurité alimentaire. Ce changement de regard ne relève pas de la communication, mais d’une adaptation à la réalité politique et économique du XXIe siècle.
Pour la Suisse, petit pays très inséré dans les flux mondiaux, ignorer ce mouvement serait prendre le risque d’un décrochage silencieux. Accompagner, au contraire, la montée en puissance économique, démographique et diplomatique de l’Afrique, en misant sur les complémentarités et la co-innovation, pourrait redessiner en profondeur les relations entre Berne et les capitales africaines. La question n’est plus de savoir si l’Afrique sera un acteur central des prochaines décennies, mais quelle place la Suisse acceptera – ou non – d’y occuper.
