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La transition énergétique mondiale vue depuis la suisse : défis, innovations et choix politiques

La transition énergétique mondiale vue depuis la suisse : défis, innovations et choix politiques

La transition énergétique mondiale vue depuis la suisse : défis, innovations et choix politiques

Un petit pays dans une grande transition

Vue depuis la Suisse, la transition énergétique mondiale n’est ni un slogan ni un horizon lointain : c’est un agenda politique, industriel et social très concret. Entre glaciers qui fondent, centrales nucléaires vieillissantes, barrages centenaires et start-up cleantech, le pays se trouve à la croisée de plusieurs choix structurants.

La Suisse ne pèse qu’environ 0,1 % des émissions mondiales de CO₂, mais elle est étroitement connectée au système énergétique européen. Elle importe une part significative de son énergie finale (pétrole, gaz, électricité en hiver) et exporte son expertise dans les technologies climatiques et de réseau. C’est cette tension – petit émetteur, mais grande exposition – qui rend le regard suisse sur la transition énergétique particulièrement instructif.

Un système énergétique déjà très décarboné… mais fragile

Sur le papier, la Suisse part avec un avantage. Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), plus de 60 % de l’électricité produite en moyenne annuelle provient de l’hydraulique, et 30 à 35 % du nucléaire. Les énergies fossiles sont marginales dans la production d’électricité, même si elles restent dominantes dans les transports et le chauffage.

Comparée à l’Allemagne ou à la Pologne, encore très dépendantes du charbon, ou à la France, très nucléarisée mais moins hydraulique, la Suisse affiche un mix électrique déjà bas carbone. Mais cette apparente force cache plusieurs vulnérabilités :

  • Une forte dépendance aux importations hivernales d’électricité, lorsque les barrages sont moins fournis et que la demande grimpe.
  • Une décision politique de sortie progressive du nucléaire, sans mise en service de nouvelles centrales.
  • Une consommation d’énergie finale encore très liée au pétrole (mobilité) et au gaz ou au mazout (chauffage).
  • À l’échelle mondiale, où plus de 80 % de l’énergie primaire reste d’origine fossile selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la Suisse fait figure d’élève avancé. Mais la question n’est plus seulement de « verdir » l’électricité : il s’agit de décarboner l’ensemble de l’économie, dans un contexte de forte incertitude sur l’approvisionnement européen.

    Pression internationale et calendrier climatique

    La Suisse a ratifié l’Accord de Paris et vise la neutralité climatique à l’horizon 2050. Le Conseil fédéral a fixé des objectifs intermédiaires : réduction de 50 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 1990, avec une majorité de réductions à réaliser sur le territoire national.

    En parallèle, l’Union européenne avance avec son « Green Deal » et des objectifs de réduction d’au moins 55 % des émissions d’ici 2030. Pour un pays au cœur du réseau électrique européen mais en marge des institutions de l’UE, le défi est double :

  • Rester aligné sur les standards climatiques et énergétiques européens pour ne pas se marginaliser sur le plan économique.
  • Négocier un accès stable au marché de l’électricité de l’UE, aujourd’hui fragilisé par l’absence d’accord institutionnel global entre Berne et Bruxelles.
  • La transition énergétique suisse ne se joue donc pas seulement dans les vallées alpines ou sur les toits des villes, mais aussi dans les couloirs de négociation à Bruxelles.

    Nucléaire, hydraulique, solaire : un équilibre à réinventer

    Cœur du débat helvétique : comment remplacer, sécuriser ou compléter les piliers actuels du système électrique ? Trois blocs se détachent.

    Le nucléaire en sursis organisé

    Depuis la décision de sortir progressivement du nucléaire après Fukushima, aucune nouvelle centrale ne peut être construite en Suisse. Les installations existantes peuvent toutefois fonctionner tant qu’elles sont jugées sûres par l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire. Cela signifie que, dans les faits, les réacteurs pourraient rester en service jusque dans les années 2040, voire au-delà pour certains, si la réglementation ne change pas.

    Pour la transition, cette réalité est centrale : faut-il prolonger autant que possible le nucléaire comme pilier de stabilité bas carbone, ou accélérer le désengagement pour forcer l’investissement massif dans le renouvelable ? Le débat est loin d’être clos et les prochaines votations fédérales pourraient rouvrir le dossier.

    L’hydraulique sous pression climatique et politique

    Le parc hydraulique suisse est l’un des plus développés au monde par habitant. Il assure une production flexible, stockable (via les barrages) et bas carbone. Mais plusieurs signaux d’alarme apparaissent :

  • Le changement climatique modifie les régimes de précipitations et la fonte des neiges, avec des conséquences sur la disponibilité en eau.
  • De nouveaux projets de grands barrages se heurtent souvent à des oppositions environnementales et locales.
  • La concurrence pour l’usage de l’eau (agriculture, tourisme, biodiversité) va s’intensifier.
  • De nombreux experts estiment toutefois que l’hydraulique reste un levier clé de la transition mondiale, en particulier sous forme de stations de pompage-turbinage permettant de stocker l’électricité éolienne et solaire européenne. La Suisse, avec ses Alpes, est stratégiquement placée… à condition de clarifier les règles du jeu avec ses voisins.

    Le solaire, champion de la croissance… mais pas encore du volume

    La capacité photovoltaïque suisse augmente rapidement, notamment grâce à la baisse des coûts et aux incitations fédérales et cantonales. Des projets alpins de grande taille, installés en haute altitude, commencent à prendre forme pour produire davantage en hiver, lorsque le soleil est plus généreux que dans le brouillard en plaine.

    Mais pour que le solaire couvre une part significative de la demande, plusieurs verrous restent à lever : accélération des procédures, renforcement des réseaux, solutions de stockage, acceptabilité des grandes installations sur les crêtes ou dans les paysages alpins. Ces enjeux ne sont pas propres à la Suisse ; ils traversent l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou le Japon. Le rythme de déploiement sera l’arbitre.

    Le défi discret mais crucial des réseaux et du stockage

    On parle souvent des panneaux solaires et des éoliennes, rarement des transformateurs, câbles et stations de pompage qui rendent le système viable. Or, la transition énergétique est autant une révolution de l’infrastructure qu’une question de production.

    En Suisse comme ailleurs, trois chantiers techniques dominent :

  • La modernisation du réseau de transport et de distribution : il doit supporter davantage de production décentralisée (toitures, petites centrales), de flux bidirectionnels (prosumers) et de pointes de recharge des véhicules électriques.
  • Le développement du stockage : l’hydraulique de pompage-turbinage reste l’outil principal, mais les batteries stationnaires, le stockage thermique et, à plus long terme, l’hydrogène vert gagnent en importance.
  • La numérisation : compteurs intelligents, pilotage dynamique de la demande, gestion prédictive contribuent à limiter les investissements lourds en infrastructure en optimisant l’existant.
  • À l’échelle mondiale, l’AIE estime que les investissements dans les réseaux devront pratiquement doubler d’ici 2030 pour respecter les trajectoires climatiques ambitieuses. La Suisse, avec son positionnement de hub de transit, n’échappera pas à cet effort.

    Politiques publiques et votations : une transition au rythme de la démocratie directe

    Autre spécificité helvétique : la transition énergétique est régulièrement arbitrée dans les urnes. La Stratégie énergétique 2050 a été acceptée en votation en 2017, mais la révision de la loi sur le CO₂ a été rejetée en 2021, avant qu’un nouveau paquet climat-énergie soit adopté en 2023.

    Ce va-et-vient démocratique produit deux effets contradictoires :

  • Il ralentit certains processus, car chaque avancée majeure peut être contestée par référendum.
  • Il confère une légitimité forte aux trajectoires retenues, une fois acceptées par la population.
  • Les autorités naviguent ainsi entre objectifs climatiques, préoccupation pour les coûts de l’énergie, protection de la compétitivité industrielle et sensibilité aux paysages et à la biodiversité. À court terme, le risque est celui d’une transition « freinée », trop lente pour éviter les futurs déséquilibres d’approvisionnement. À moyen terme, cette recherche de consensus pourrait toutefois limiter les ruptures brutales et les mouvements de contestation observés ailleurs en Europe, par exemple face à la hausse des prix de l’énergie.

    Innovation suisse : de la start-up cleantech au laboratoire vivant

    La Suisse ne dispose pas de géants pétroliers, mais elle a un écosystème d’innovation dense, souvent tourné vers l’ingénierie et les technologies environnementales. De l’EPFL à l’ETH Zurich, en passant par les hautes écoles spécialisées et les incubateurs de start-up, une partie de la transition énergétique se joue dans les laboratoires et les ateliers de prototypage.

    Quelques axes se détachent particulièrement dans le contexte global :

  • Technologies de réseau et de stockage : instruments de mesure, optimisation des flux, logiciels de gestion de microgrids, solutions de pompage-turbinage avancées.
  • Bâtiments et efficacité énergétique : isolation, vitrages intelligents, systèmes de chauffage bas carbone (pompes à chaleur, réseaux de chaleur basse température, géothermie).
  • Hydrogène et carburants synthétiques : projets pilotes pour l’aviation, le transport lourd, ou le couplage saisonnier électricité-gaz.
  • À l’échelle mondiale, où de nombreux pays cherchent à réduire leur dépendance aux énergies fossiles importées, ces solutions « made in Switzerland » peuvent peser davantage que le faible volume d’émissions du pays. La transition énergétique helvétique est ainsi aussi une opportunité industrielle et d’exportation de compétences.

    Consommation, sobriété et comportements : la dimension sociale

    On parle souvent de gigawatts, rarement de gestes quotidiens. Pourtant, dans un pays où la qualité de vie est élevée et la consommation d’énergie par habitant relativement importante, la dimension comportementale reste un levier déterminant.

    La Suisse, comme de nombreuses économies avancées, aborde progressivement les sujets suivants :

  • Réduction du trafic motorisé individuel au profit des transports publics, du vélo et de la marche, notamment dans les centres urbains.
  • Rénovation énergétique du parc immobilier, en particulier des maisons individuelles chauffées au mazout.
  • Modération de la demande électrique en période de pointe, via des signaux de prix ou des programmes d’effacement volontaire.
  • La notion de « sobriété » énergétique, longtemps perçue comme un mot chargé idéologiquement, est progressivement intégrée dans les discours publics, notamment depuis les tensions sur l’approvisionnement énergétique européen en 2022. Cette évolution rapproche la Suisse de débats similaires en France, en Allemagne ou dans les pays nordiques, où la gestion de la demande devient aussi stratégique que l’augmentation de l’offre.

    Entre Europe et monde : la Suisse comme laboratoire de l’interdépendance énergétique

    Vue depuis Berne ou Genève, la transition énergétique mondiale a un visage très concret : celui des interdépendances. Importations de gaz et de pétrole, échanges d’électricité, chaînes de valeur des panneaux solaires et des batteries, normes industrielles… un petit pays ouvert ne peut pas se penser en autarcie.

    Les discussions en cours avec l’Union européenne sur un éventuel accord électricité, les enjeux de stockage pour le réseau continental ou encore la place de la Suisse dans les initiatives de finance durable montrent que le pays est un maillon d’un ensemble bien plus vaste. Dans ce contexte, chaque décision nationale – prolonger ou non le nucléaire, accélérer ou non les grands projets solaires alpins, ouvrir davantage le marché de l’électricité – prend une dimension régionale.

    À moyen terme, la capacité de la Suisse à rester intégrée aux marchés énergétiques européens, tout en préservant sa sécurité d’approvisionnement et ses objectifs climatiques, sera un test grandeur nature pour d’autres États de taille moyenne pris entre blocs régionaux.

    Des choix à long terme qui dépassent la seule énergie

    La transition énergétique mondiale, vue depuis la Suisse, ne se résume pas à un débat technique sur le mix électrique. Elle touche à des questions de modèle de société : quel niveau de dépendance accepter vis-à-vis des importations ? Quelle place accorder aux paysages et à la biodiversité face aux besoins en infrastructures ? Quel partage des coûts entre ménages, entreprises et pouvoirs publics ?

    Dans les prochaines décennies, plusieurs lignes de force se dégagent :

  • Un besoin croissant de coordination internationale, en particulier avec l’UE, pour gérer réseaux, stockage et marchés de l’énergie.
  • Une pression accrue sur l’innovation, afin de concilier sécurité d’approvisionnement, compétitivité et neutralité carbone.
  • Un rôle renforcé de la société civile et de la démocratie directe dans l’arbitrage entre projets concrets et protection de l’environnement.
  • La Suisse n’est ni un modèle parfait ni un cas marginal. Elle concentre, à petite échelle, une partie des tensions qui traversent la transition énergétique mondiale : dépendance aux importations, infrastructures vieillissantes, forte exigence environnementale, mais aussi haut niveau de compétences et capacité d’investissement.

    Les décisions prises aujourd’hui – sur le nucléaire, les barrages, le solaire alpin, la place de la sobriété – dessineront un paysage énergétique qui engagera le pays bien au-delà de 2050. Pour les observateurs de la transition mondiale, suivre ce qui se joue entre Alpes, régions urbaines et urnes helvétiques restera un exercice instructif dans les années à venir.

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