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La place financière suisse face aux exigences de durabilité et aux nouvelles réglementations internationales

La place financière suisse face aux exigences de durabilité et aux nouvelles réglementations internationales

La place financière suisse face aux exigences de durabilité et aux nouvelles réglementations internationales

Longtemps présentée comme un refuge discret pour capitaux internationaux, la place financière suisse est aujourd’hui poussée à se repositionner sur un autre terrain : celui de la finance durable, encadrée par des standards internationaux de plus en plus précis. Entre pressions réglementaires, attentes des investisseurs et concurrence des autres places financières, la Suisse navigue dans une zone où la réputation et l’accès aux marchés se jouent désormais aussi sur le climat, la transparence et la lutte contre le greenwashing.

Un virage rendu inévitable par la pression internationale

La transition vers une finance plus durable en Suisse ne vient pas de nulle part. Elle est le résultat d’un faisceau de pressions convergentes :

Avec près de 2 500 milliards de francs d’actifs gérés pour des clients étrangers, la Suisse ne peut pas ignorer le mouvement de fond qui traverse l’Union européenne, le Royaume-Uni ou encore certains marchés asiatiques. Quand Bruxelles impose des normes de transparence sur les produits « verts », les gestionnaires suisses qui souhaitent commercialiser leurs fonds en Europe doivent s’y conformer, même si la Suisse ne transpose pas à l’identique ces règles dans son droit national.

En parallèle, les grandes caisses de pension, assureurs et investisseurs institutionnels exigent des rapports climatiques plus détaillés, des scénarios d’alignement avec une trajectoire 1,5°C et une gestion systématique des risques ESG (environnement, social, gouvernance). Autrement dit, ce n’est plus seulement une question d’image : c’est un sujet d’accès au financement et de compétitivité.

Un cadre suisse encore fragmenté, mais en densification rapide

La Suisse a longtemps privilégié l’autorégulation plutôt que la régulation contraignante. Dans le domaine de la durabilité financière, cette tradition n’a pas disparu, mais elle est aujourd’hui complétée par des exigences légales plus nettes, notamment en matière de transparence.

Plusieurs chantiers structurent désormais le paysage :

La FINMA, l’autorité de surveillance des marchés financiers, a intensifié ses prises de position sur le sujet. Elle a notamment rappelé que les institutions supervisées doivent s’assurer que la communication sur les produits durables soit « exacte, vérifiable et non trompeuse ». En filigrane, un message clair : la tolérance pour les promesses climatiques vagues ou injustifiées se réduit.

Les associations professionnelles (par exemple l’Association suisse des banquiers ou la Swiss Funds & Asset Management Association) ont, de leur côté, édicté des directives pour encadrer l’offre de produits durables, en fixant des exigences minimales de transparence et de gouvernance. On reste dans la logique d’autorégulation, mais celle-ci est désormais observée de près par le régulateur, et peut servir de base à des durcissements futurs si les pratiques restent jugées insuffisantes.

Le défi européen : s’aligner sans être membre du club

La principale contrainte externe pour la place financière suisse vient de l’Union européenne. Même si la Suisse ne fait pas partie de l’UE, elle ne peut ignorer :

Pour les banques privées, gérants d’actifs et fonds domiciliés en Suisse mais commercialisés dans l’UE, l’enjeu est simple : s’ils veulent rester présents sur le marché européen, ils doivent adapter leur offre et leur reporting aux standards européens. Cela implique, par exemple, de classer les produits selon la typologie SFDR (articles 6, 8, 9) et de fournir des indicateurs standardisés sur les impacts environnementaux et sociaux.

Un expert en réglementation financière à Zurich résume souvent ce paradoxe : « La Suisse a le choix sur le papier, mais pas dans la pratique. Si nous voulons vendre en Europe, nous devons parler le langage réglementaire de Bruxelles, qu’il nous plaise ou non. »

Cette dépendance réglementaire de fait pose une question stratégique : la Suisse doit-elle se contenter d’un alignement pragmatique, produit par le marché, ou intégrer plus systématiquement les standards européens dans son propre droit pour offrir un cadre homogène et plus lisible ? Le débat est ouvert, entre ceux qui craignent une perte de flexibilité et ceux qui estiment qu’une certaine « européanisation » de la finance durable est le prix à payer pour rester dans la course.

Une offre « durable » en forte croissance, mais hétérogène

Les chiffres publiés ces dernières années par les associations sectorielles convergent : les volumes d’actifs dits « durables » gérés depuis la Suisse ont fortement augmenté. Fonds à thématique climatique, stratégies d’exclusion (charbon, armes controversées, etc.), intégration ESG systématique dans l’analyse financière, produits d’impact : la gamme s’est élargie, et presque aucune grande institution ne peut aujourd’hui se permettre d’ignorer ce segment.

Mais derrière la croissance des volumes, la qualité reste très variable. Trois grands modèles cohabitent :

Le risque, dans ce contexte, est que le label « durable » perde de sa substance pour devenir un simple argument marketing. C’est là que les nouvelles exigences de transparence, tant en Suisse qu’à l’étranger, jouent un rôle clé : les investisseurs institutionnels demandent de plus en plus de détails sur la méthodologie, les indicateurs utilisés, la gouvernance des produits, voire les votes en assemblée générale.

Autrement dit, la finance durable quitte progressivement le registre du récit pour entrer dans celui de la preuve. Pour les établissements suisses, cela suppose des investissements significatifs en données, en systèmes de mesure et en compétences internes.

Les banques privées face aux attentes des clients fortunés

Un trait distinctif de la place financière suisse reste le poids de la banque privée et de la gestion de fortune pour une clientèle internationale. Sur ce segment, la durabilité prend une tournure particulière.

D’un côté, une part croissante de clients – notamment parmi les jeunes générations d’héritiers ou d’entrepreneurs – pose des questions directes : quelle est l’empreinte carbone de mon portefeuille ? Quelle part est investie dans des énergies fossiles ? Y a-t-il une stratégie d’alignement avec l’Accord de Paris ? De l’autre, une fraction non négligeable de la clientèle reste davantage focalisée sur la performance financière pure, voire sceptique face aux contraintes perçues comme « politiques ».

Les établissements doivent donc jongler entre :

Au-delà des produits, le conseil devient central. La question n’est plus seulement « ce fonds est-il durable ? », mais « de quel type de durabilité parlez-vous ? Réduction d’empreinte carbone ? Exclusion de certains secteurs ? Contribution mesurable à des objectifs de développement durable ? ». Les relations clients les plus avancées ressemblent désormais à des négociations de mandat de durabilité, où les priorités du client sont traduites en paramètres d’investissement concrets.

Greenwashing : le nouveau risque systémique de réputation

Pour une place financière qui a déjà dû gérer des débats intenses sur le secret bancaire, la fiscalité ou le blanchiment d’argent, la crédibilité sur la durabilité devient un enjeu de réputation au même titre que la conformité fiscale l’a été dans la décennie précédente.

Accusations de greenwashing, controverses autour de financements de projets fossiles ou de déforestation, critiques d’ONG : ces scénarios ne sont plus théoriques. Ils se traduisent par :

La Suisse n’est pas épargnée par ces dynamiques. Plus les établissements suisses revendiquent un rôle de pionniers de la finance durable, plus ils s’exposent à des vérifications minutieuses – par les ONG, les médias et les clients eux-mêmes. Une promesse de « portefeuille neutre en carbone » qui ne repose pas sur une méthodologie solide devient rapidement un risque juridique et réputationnel.

Le message implicite des régulateurs est désormais clair : il est moins risqué de rester prudent dans ses promesses que d’exagérer son ambition et de se voir attaqué pour pratiques trompeuses.

Données, métriques, scénarios : la bataille de la mesure

L’une des difficultés majeures pour la place financière suisse – comme pour toutes les autres – tient à la qualité et à la disponibilité des données de durabilité. Mesurer précisément les émissions de gaz à effet de serre associées à un portefeuille multi-actifs, par exemple, reste un exercice complexe.

Les acteurs suisses doivent composer avec :

Face à cela, la tendance est à la standardisation progressive : adoption de cadres comme ceux de la TCFD, alignement sur les standards de l’ISSB, montée en puissance d’initiatives comme la PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials) pour la comptabilisation carbone. De nombreux établissements suisses ont rejoint ces cadres volontaires, y voyant une manière de crédibiliser leurs approches de mesure.

Mais la course aux indicateurs ne doit pas masquer la question de fond : à quoi servent ces métriques dans la prise de décision ? S’agit-il seulement de répondre aux questionnaires de reporting, ou bien d’ajuster réellement l’allocation de capital en fonction des scénarios climatiques ? La réponse à cette question déterminera, à moyen terme, la profondeur de la transformation de la place financière suisse.

Compétitivité : risque ou opportunité pour la Suisse ?

L’argument souvent avancé contre un durcissement trop rapide des exigences de durabilité est celui de la compétitivité : en imposant plus de contraintes, la Suisse risquerait de voir une partie des activités partir vers des juridictions moins exigeantes. Cet argument n’est pas sans fondement, mais il mérite d’être nuancé.

D’un côté, des règles trop rigides ou mal coordonnées au niveau international peuvent effectivement créer des désavantages compétitifs. De l’autre, ignorer le tournant de la finance durable revient, à terme, à se couper d’une partie de la demande des investisseurs institutionnels, à accroître les risques réputationnels et à réduire son attractivité pour les capitaux de long terme.

Plusieurs grandes places financières – Londres, Luxembourg, Paris, Singapour – se positionnent explicitement comme hubs de la finance verte et durable, soutenues par des stratégies publiques volontaristes. La Suisse, elle, avance de manière plus incrémentale. La question stratégique est donc la suivante : veut-elle être perçue comme un suiveur prudent, ou comme un acteur capable de proposer des solutions financières sophistiquées au service de la transition écologique globale ?

Vu le poids de la gestion de fortune et de l’asset management suisse, la réponse à cette question dépasse le simple enjeu d’image : elle touche à la capacité du pays à continuer d’attirer des talents, des sièges de fonds, des centres de décision et des projets d’innovation liés à la finance durable.

Vers une nouvelle identité de la place financière suisse ?

La transformation en cours ne se limite pas à l’ajout d’une couche « ESG » sur les produits existants. Elle pose, en filigrane, la question de l’identité même de la place financière suisse. Pendant des décennies, cette identité s’est structurée autour de quelques piliers bien connus : stabilité politique, sécurité juridique, discrétion, expertise en gestion de fortune. La durabilité pourrait-elle devenir un pilier supplémentaire, au même titre que la stabilité monétaire ou la qualité de l’infrastructure financière ?

À moyen terme, plusieurs lignes de fracture vont se préciser :

À plus long terme, la question deviendra plus directe : dans quelle mesure la place financière suisse contribuera-t-elle, concrètement, à la décarbonation de l’économie réelle ? Offrir des produits « verts » aux investisseurs est une chose ; orienter massivement les flux de capitaux vers les infrastructures, technologies et modèles d’affaires alignés avec une trajectoire climatique soutenable en est une autre.

Entre la pression des réglementations internationales, la vigilance des régulateurs et les attentes changeantes des clients, la Suisse ne pourra pas indéfiniment rester dans une position d’observateur prudent. La prochaine décennie dira si elle parvient à faire de la durabilité un axe structurant de sa compétitivité financière, ou si elle subit les nouvelles règles du jeu définies ailleurs, en tentant d’en limiter les effets collatéraux.

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